Fallait-il être venue à Rome sans descendre au Colysée?—Non, c'était impossible! Je n'écoutais plus déjà les explications du guide; une seule pensée m'occupait: descendre dans l'arène!
Il est dit dans le saint Evangile, que Madeleine restant toujours auprès du Tombeau, et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l'intérieur, finit par voir deux anges. Comme elle, continuant de me baisser, je vis, non pas deux anges, mais ce que je cherchais; et, poussant un cri de joie, je dis à ma sœur: «Viens! suis-moi, nous allons pouvoir passer!» Aussitôt nous nous élançons, escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas; tandis que mon père, étonné de notre audace, nous appelait de loin. Mais nous n'entendions plus rien.
De même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de notre fatigue et du danger que nous affrontions pour atteindre le but de nos désirs.
Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide. Se rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant l'endroit où combattaient les martyrs, elle se mit à le chercher. L'ayant trouvé bientôt, et nous étant agenouillées sur cette terre bénie, nos âmes se confondirent en une même prière..... Mon cœur battait bien fort lorsque j'approchai mes lèvres de la poussière empourprée du sang des premiers chrétiens. Je demandai la grâce d'être aussi martyre pour Jésus, et je sentis au fond de mon âme que j'étais exaucée.
Tout ceci dura très peu de temps. Après avoir ramassé quelques pierres, nous nous dirigeâmes vers les murs pour recommencer notre périlleuse entreprise. Mon père nous voyant si heureuses ne put nous gronder; je m'aperçus même qu'il était fier de notre courage.
Après le Colysée, nous visitâmes les Catacombes. Là, Céline et Thérèse trouvèrent le moyen de se coucher ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de sainte Cécile, et prirent de la terre sanctifiée par ses reliques bénies.
Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dévotion particulière; mais en visitant sa maison, le lieu de son martyre, en l'entendant proclamer «reine de l'harmonie», à cause du chant virginal qu'elle fit entendre au fond de son cœur à son Epoux céleste, je sentis pour elle plus que de la dévotion: une véritable tendresse d'amie. Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime. Ce qui surtout me ravissait en elle, c'étaient son abandon, sa confiance illimitée, qui l'ont rendue capable de virginiser des âmes n'ayant jamais désiré que les joies de la vie présente. Sainte Cécile est semblable à l'épouse des Cantiques. En elle, je vois un chœur dans un camp d'armée[47]. Sa vie n'a été qu'un chant mélodieux au milieu même des plus grandes épreuves; et cela ne m'étonne pas, puisque l'Evangile sacré reposait sur son cœur[48], et que dans son cœur reposait l'Epoux des vierges.
La visite à l'église de Sainte-Agnès me fut aussi bien douce. Là, je retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans succès, d'obtenir une de ses reliques afin de la rapporter à ma petite mère Agnès de Jésus. Les hommes me refusant, le bon Dieu se mit de la partie: une petite pierre de marbre rouge, se détachant d'une riche mosaïque dont l'origine remonte au temps de la douce martyre, vint tomber à mes pieds. N'était-ce pas charmant? Sainte Agnès me donnait elle-même un souvenir de sa maison!
Six jours se passèrent à contempler les principales merveilles de Rome; et le septième, je vis la plus grande de toutes: Léon XIII. Ce jour, je le désirais et le redoutais à la fois, de lui dépendait ma vocation; car je n'avais reçu aucune réponse de Monseigneur, et la permission du Saint-Père devenait mon unique planche de salut. Mais, pour obtenir cette permission, il fallait la demander! Il fallait devant plusieurs cardinaux, archevêques et évêques, oser parler au Pape! Cette seule pensée me faisait trembler.
Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures nous assistions à sa messe; et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra par son ardente piété, digne du Vicaire de Jésus-Christ, qu'il était véritablement le saint Père.