L'heure étant encore incertaine, vous êtes invités à vous tenir prêts et à veiller.

Et maintenant, ma Mère, que vous dirai-je? C'est entre vos mains que je me suis donnée à Jésus, vous me connaissez depuis mon enfance, ai-je besoin de vous écrire mes secrets? Ah! je vous en prie, pardonnez-moi si j'abrège beaucoup l'histoire de ma vie religieuse.

L'année qui suivit ma profession, je reçus de grandes grâces pendant la retraite générale. Ordinairement les retraites prêchées me sont très pénibles; mais cette fois il en fut autrement. Je m'y étais préparée par une neuvaine fervente, il me semblait que j'allais tant souffrir! Le Révérend Père, disait-on, s'entendait plutôt à convertir les pécheurs qu'à faire avancer les âmes religieuses. Eh bien, je suis donc une grande pécheresse, car le bon Dieu se servit de ce saint religieux pour me consoler.

J'avais alors des peines intérieures de toutes sortes que je me sentais incapable de dire; et voilà que mon âme se dilata parfaitement, je fus comprise d'une façon merveilleuse et même devinée. Le Père me lança à pleines voiles sur les flots de la confiance et de l'amour qui m'attiraient si fort, mais sur lesquels je n'osais avancer. Il me dit que mes fautes ne faisaient pas de peine au bon Dieu: «En ce moment, ajouta-t-il, je tiens sa place auprès de vous; eh bien, je vous affirme de sa part qu'il est très content de votre âme.»

Oh! que je fus heureuse en écoutant ces consolantes paroles! Jamais je n'avais entendu dire que les fautes pouvaient ne pas faire de peine au bon Dieu. Cette assurance me combla de joie; elle me fit supporter patiemment l'exil de la vie. C'était bien là, d'ailleurs, l'écho de mes pensées intimes. Oui, je croyais depuis longtemps que le Seigneur est plus tendre qu'une mère, et je connais à fond plus d'un cœur de mère! Je sais qu'une mère est toujours prête à pardonner les petites indélicatesses involontaires de son enfant. Que de fois n'en ai-je pas fait la douce expérience? Nul reproche ne m'aurait autant touchée qu'une seule des caresses maternelles; je suis d'une nature telle que la crainte me fait reculer; avec l'amour, non seulement j'avance, mais je vole!

Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au Carmel des Cieux.

Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d'avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point inimitable, mais sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires. Plus d'une fois j'ai reçu d'elle de grandes consolations.

Un dimanche, en entrant à l'infirmerie pour lui faire ma petite visite, je trouvai près d'elle deux sœurs anciennes; je me retirais discrètement, lorsqu'elle m'appela et me dit d'un air inspiré: «Attendez, ma petite fille, j'ai seulement un mot à vous dire: vous me demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd'hui, je vous donne celui-ci: «Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix.»

Après l'avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu'aux larmes et convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l'état de mon âme. Ce jour-là, j'étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j'étais aimée de Dieu. Mais la joie et la consolation qui remplacèrent ces ténèbres, vous les devinez, ma Mère chérie...

Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue; elle m'assura n'en avoir reçu aucune. Alors mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Ah! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte; c'est elle que je désire, car il ne s'y rencontre aucune illusion.