En toutes vos actions, Philothée, soyez égale et juste. Mettez-vous toujours en la place du prochain, et mettez-le en la vôtre, et comme cela vous jugerez bien. Supposez-vous vendeuse quand vous achetez, et acheteuse quand vous vendez, et vous vendrez et achèterez justement.

Toutes ces injustices sont petites et n'obligent pas à restitution, parce que je suppose que nous demeurons seulement dans les termes de la rigueur en ce qui nous est favorable; mais elles nous obligent au moins à nous amender, parce que ce sont de grands défauts de raison et de charité, et qu'au bout de cela se trouvent presque toujours de vraies tricheries. D'ailleurs on ne perd jamais rien à vivre généreusement, noblement, courtoisement, et avec un cœur loyal, juste et raisonnable. Souvenez-vous donc, Philothée, d'examiner souvent votre cœur, pour voir s'il est pour le prochain ce que vous voudriez que le sien fût pour vous, en supposant que vous fussiez en sa place; car voilà le point de la vraie et droite raison. Trajan étant repris par ses confidens de ce qu'il rendoit, à leur avis, la majesté impériale trop accessible: Quoi donc, leur dit-il, ne dois-je pas être empereur pour mes sujets, comme je voudrois que fût l'empereur si j'étois sujet moi-même?


[CHAPITRE XXXVII.]

Des désirs.

Chacun sait qu'il faut se garder du désir des choses vicieuses; car le désir du mal rend mauvais. Mais je vous dis de plus, Philothée, ne désirez point les choses qui sont dangereuses pour votre ame, comme les bals, les jeux et autres divertissemens, les honneurs et les charges, les visions et les extases; car il y a dans tout cela beaucoup de péril, de vanité et de tromperie. Ne désirez pas non plus les choses fort éloignées, c'est-à-dire qui ne peuvent arriver de long-temps, comme font plusieurs, qui, par ce moyen, lassent et dissipent leur cœur inutilement, et s'exposent à de grandes inquiétudes. Si un jeune homme désire fort d'être pourvu d'une charge avant que le temps en soit venu, à quoi, je vous prie, lui sert ce désir? Si une femme mariée désire être religieuse, à quel propos? Si je désire acheter le bien de mon voisin avant qu'il soit prêt à le vendre, mon temps ne se trouve-t-il pas perdu en ce désir? Si, étant malade, je désire prêcher, dire la sainte messe, visiter les autres malades, faire enfin ce que font les gens qui se portent bien, ces désirs ne sont-ils pas vains, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de les effectuer? Et cependant ces désirs inutiles occupent la place des autres que je devrais avoir, comme sont les désirs d'être bien patient, bien résigné, bien mortifié, bien obéissant, bien doux en mes souffrances: toutes choses que Dieu me demande en l'état où je suis; souvent nos désirs ressemblent à ceux des femmes grosses, qui veulent des cerises fraîches en automne, et des raisins frais au printemps.

Je n'approuve nullement qu'une personne attachée à une vocation quelconque s'amuse à désirer une autre sorte de vie que celle qui lui appartient, et des exercices incompatibles avec sa condition présente; car cela dissipe le cœur, et le refroidit pour les choses nécessaires. Si je désire la solitude des Chartreux, je perds mon temps, et ce désir tient la place de celui que je dois avoir de me bien acquitter de mon emploi. Non, je ne voudrois pas même qu'on désirât d'avoir meilleur esprit ni meilleur jugement; car ces désirs sont frivoles, et tiennent la place de celui que chacun doit avoir de cultiver son esprit tel qu'il est; ni enfin que l'on désirât les moyens de servir Dieu que l'on n'a pas, au lieu d'employer fidèlement ceux que l'on a entre les mains. Or, tout cela s'entend des désirs qui amusent le cœur; car, quant aux simples souhaits, ils ne causent aucun dommage, pourvu qu'ils ne soient pas fréquens.

Ne désirez pas les croix, sinon à mesure que vous aurez bien supporté celles qui se seront présentées; car c'est un abus de désirer le martyre et de n'avoir pas la force de supporter une injure. L'ennemi nous donne souvent de grands désirs pour des objets absens, et qui ne se présenteront jamais, afin de détourner notre esprit des objets présens, et qui, tout petits qu'ils sont, nous pourroient être d'un grand profit. Nous combattons les monstres d'Afrique en imagination, et nous nous faisons tuer en effet par les petits serpens qui sont en notre chemin; cela faute d'attention.

Ne désirez point les tentations, car ce seroit témérité: mais exercez votre cœur à les attendre courageusement, et à vous en défendre quand elles arriveront.