La variété des viandes, surtout si la quantité y est jointe, charge toujours l'estomac, et s'il est foible, elle le ruine. Ne remplissez pas votre ame de beaucoup de désirs, les désirs mondains vous gâteroient entièrement, et la multitude de désirs spirituels vous embarrasseroit. Quand notre ame est purgée, se sentant déchargée des mauvaises humeurs, elle a un grand appétit des choses spirituelles; elle en est comme affamée, elle se met à désirer mille sortes d'exercices de piété, de mortification, de pénitence, d'humilité, de charité et d'oraison. C'est bon signe, Philothée, d'avoir ainsi appétit; mais regardez si vous pourrez bien digérer tout ce que vous voulez manger. Choisissez donc, selon l'avis de votre père spirituel, entre tant de désirs, ceux qui peuvent être pratiqués et exécutés de suite, arrêtez-vous à ceux-là: quand vous les aurez réalisés, Dieu vous en enverra d'autres, que vous pratiquerez aussi en leur saison: et ainsi vous ne perdrez pas le temps en désirs inutiles. Je ne dis pas qu'il faille étouffer et perdre aucune sorte de bons désirs; mais je dis qu'il les faut produire avec ordre: ceux qui ne peuvent être effectués présentement, il les faut serrer en quelque coin du cœur, jusqu'à ce que leur temps soit venu, et en attendant il faut donner suite à ceux qui sont mûrs et de saison; ce que je ne dis pas seulement pour les désirs spirituels, mais encore pour les mondains. Autrement nous ne saurions vivre qu'avec trouble, inquiétude et empressement.


[CHAPITRE XXXVIII.]

Avis pour les gens mariés.

Le mariage est un grand sacrement, je dis en Jésus-Christ et en son Eglise. Il est honorable pour tous, en tous, et en tout, c'est-à-dire en toutes ses parties. Pour tous; car les vierges mêmes le doivent honorer avec humilité. En tous; car il est également saint et entre les pauvres et entre les riches. En tout; car son origine, sa fin, son utilité, sa matière et sa forme sont saintes. C'est la pépinière du christianisme, qui remplit la terre de fidèles, pour accomplir dans le Ciel le nombre des élus; en sorte que la conservation de l'honnêteté et de la sainteté du mariage est extrêmement importante au bien de la société, dont elle est en quelque sorte la racine et la source.

Plût à Dieu que son Fils bien-aimé fût appelé à toutes les noces, comme il le fut à celles de Cana! le vin des consolations et des bénédictions n'y manqueroit jamais. Car ce qui fait qu'il y en a si peu ordinairement, c'est qu'en place de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, on n'y invite que la licence et le scandale. Qui veut être heureux dans le mariage doit en commençant se bien pénétrer de la sainteté et de la dignité de ce sacrement; mais au lieu de cela, c'est alors qu'on se livre à mille excès en jeux, en festins et en paroles. Ce n'est donc pas merveille, si les suites en sont si funestes.

J'exhorte surtout les personnes mariées à l'amour mutuel que le Saint-Esprit leur recommande tant dans l'Ecriture. Ce n'est rien de leur dire: aimez-vous d'un amour naturel, car c'est ainsi que s'aiment les animaux; ce n'est rien non plus de leur dire: aimez-vous d'un amour humain, car les païens ont pratiqué cet amour-là; mais je vous dis après le grand Apôtre: Maris, aimez vos femmes comme Jésus-Christ aime son Eglise. Femmes, aimez vos maris comme l'Eglise aime son Sauveur. Ce fut Dieu qui amena Eve à notre premier père Adam, et qui la lui donna pour femme. C'est Dieu aussi, mes amis, qui de sa main invisible a formé les nœuds sacrés de votre mariage, et qui vous a donnés les uns aux autres. Pourquoi donc ne vous aimeriez-vous pas d'un amour tout saint, tout sacré, tout divin?

Le premier effet de cet amour, c'est l'union indissoluble des époux, laquelle est rendue si forte par l'application des mérites du sang de Jésus-Christ, que leur ame doit se séparer de leur corps plutôt que le mari de sa femme. Or cette union est moins celle des corps que celle des cœurs et des affections.

Le second effet de cet amour doit être la fidélité inviolable des époux. Anciennement les cachets étoient gravés sur des anneaux que l'on portoit au doigt, ainsi que le témoigne la Sainte-Ecriture elle-même. Voici donc le secret de la cérémonie qui se fait au mariage: l'Eglise, par la main du prêtre, bénit un anneau, et le donne premièrement à l'homme comme le sceau du sacrement qui ferme son cœur à tout autre amour qu'à celui de l'épouse qui lui a été donnée, au moins, tant qu'elle vivra. Après cela l'époux remet l'anneau en la main de son épouse, afin que réciproquement elle sache que, tant qu'il vivra sur la terre, elle ne doit recevoir aucune autre affection en son cœur que celle que Notre-Seigneur vient de bénir.

Le troisième fruit du mariage, c'est la naissance et la bonne éducation des enfans; ô époux! combien est grand l'honneur que Dieu vous fait, lorsque voulant multiplier les hommes qui puissent le louer et le bénir éternellement, il se sert de vous pour un si grand dessein; unissant aux êtres que vous formez les ames qu'il leur destine, et qu'il répand en eux comme des gouttes célestes, au même instant où il les crée!