Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était moindre.
DIX-SEPTIÈME PAS
L’ESPÉRANCE
Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion. Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes. Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur, au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude, l’amertume se mêlait à ma joie ; mon cœur n’était pas en repos, il me fallait autre chose.
Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de miséricorde et d’amour : il y avait un livre à côté de moi, c’était le Missel : j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre ; je résistai à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision : et il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. « En veux-tu la preuve ? me dit mon guide. — Oui, oui », répondis-je. Et j’avais soif, j’avais soif. La preuve me fut donnée : je compris, j’oubliai le monde. Mon guide reprit : « Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il s’oublierait lui-même. » Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis, et je demandai à ne plus sortir de là jamais. « Il n’est pas encore temps », dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux ; je sentais à la fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir. Alors la certitude me vint et me resta ; c’était une lumière, c’était une ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien : les prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la vision.
DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS
LE SENTIMENT DE DIEU
Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de manger trop peu ; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement.
Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri : cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes seront écrites plus loin.
DIX-NEUVIÈME CHAPITRE
TENTATIONS ET DOULEUR
De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations et les peines : peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables tourments déchirent mon corps : ils viennent des démons, qui les excitent de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment.