(Note du traducteur.)

En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d’autres, parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien me mordait, je n’y ferais aucune attention, et je ne sentirais pas la douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes.

Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle ; je désire voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je m’étonnai, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même moment ; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus pour moi qu’une lumière qui me conduit.

VINGT-SIXIÈME CHAPITRE
LA GRANDE TÉNÈBRE

Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude. Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite le non-amour [5].

[5] Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint Denys l’Aréopagite sur les Noms divins. Le grand docteur, après avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui s’est désigné, dans la langue humaine, par le Tetragrammaton, trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand docteur ajoute :

« Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses, les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être ; mais, afin de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité ce qui est plus sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance ; car il n’est ni unité ni trinité ; il n’est ni nombre, ni singularité, ni fécondité ; il n’est aucune existence, ni aucune chose connue qui puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas ; sa majesté est absolument inaccessible… De là vient que les théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions négatives. » (St Denys, Des Noms divins, ch. XIII, traduction de Mgr Darboy.)

Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur laquelle saint Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans l’immense ténèbre, et fut faite le non-amour.

(Note du traducteur.)

Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre, parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui.