« Fais écrire ce que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je veux qu’on ajoute ces mots : Que grâces soient rendues au Seigneur Que dans la joie comme dans la tristesse, quiconque veut conserver la grâce tienne les yeux fixés sur la croix. »
Quant au signe et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la parole ne peut rendre, et elle comprenait avec une plénitude qui la plongeait dans les choses qu’on ne peut pas dire, et l’inexprimable joie de cette plénitude échappe à toute expression et à toute tentative d’expression, et le premier mot de cela ne sera jamais dit dans une langue humaine.
Que Dieu me pardonne mes misérables paroles ! Qu’il ne m’impute pas, qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais récit !
TRENTIÈME CHAPITRE
JÉSUS-CHRIST
Je méditais un jour sur la Passion du Fils de Dieu et sur sa pauvreté. Or, le Christ me donna la vision de sa pauvreté. Il me la montra immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée ; il m’ordonnait de la voir et de la bien considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il se fit pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche et de douleur, que mon cœur tomba en défaillance.
Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je le vis pauvre d’amis, pauvre de parents ; enfin je le vis pauvre de lui-même, et relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois que sa puissance divine était cachée, à cause de son humanité ; elle n’était pas cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance ; mais quand je vis où Jésus fut réduit quant à son humanité, je commençai à entrevoir pour la première fois les dimensions de mon orgueil : je sentis une douleur que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et tellement profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais debout dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas. Je compris de quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux obstinés contre lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans l’unique sollicitude d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur colère rassembler leurs souvenirs et ramasser leurs forces pour détruire le Sauveur ; il voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations ; il voyait tous leurs conseils et la multitude de leurs calomnies, et leur rage, et leur atroce colère ; il comptait un à un leurs préparatifs ; il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et extérieures que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des raffinements inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait les tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies.
Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion du Christ, plus de choses que je ne puis et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait certaines découvertes pour lesquelles je demande la permission de me taire.
Et alors mon âme cria :
« O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du Fils ; car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux du corps et avec ceux de l’âme ; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé. »
Et mon âme redoubla ses cris.