Il ne souffrait donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très indignes, qui nous moquions de lui dans le moment même où il nous rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui haïssait le péché d’une haine infinie, ne sentait pas seulement sa Passion en tant que supplice, il la sentait en tant que péché et souffrait d’elle en tant que péché plus que des autres crimes. Le péché avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les Juifs, ou plutôt le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande fête. Sa douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre et de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait inexprimablement de la malice de ses ennemis ; leur zèle à abolir son souvenir, son nom et ses élus lui perçait le cœur. Il compatissait à ses disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi. Il compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa détresse, sans secours, sans consolation. Cette âme très sainte et très noble recevait la douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de son corps très délicat, très pur, très sensible, retombaient avec toutes les amertumes, toutes les angoisses, tous les déchirements spirituels, retombaient sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance sans restriction, par la souffrance universelle.

Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la foule des autres tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du silence.

C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la douleur, ravie hors de moi dans l’extase de la douleur,

Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié.

Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double : d’abord il fortifia tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir autre chose que ce qu’il veut ; puis il établit mon âme dans un état à peu près immuable. Je possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été ravie avec mon cœur, ma chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et je suis contente de toutes choses.

TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE
LES CLOUS

Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de Jésus-Christ sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur du bois, et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du Christ que ces clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette souffrance du Christ me donna une telle douleur, que je ne fus plus capable de me tenir debout. Je baissai la tête et je tombai. Alors je vis Jésus-Christ incliner sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à terre ; il me montra les siens, et en même temps son cou. Aussitôt ma douleur se changea en une joie telle, que je perdis le sentiment et la vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à faire mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux ne voyaient que son cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a pas de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur connue, si quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans laquelle quelquefois à la messe j’aperçois le corps du Christ, à l’élévation !

TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR

Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement.

Alors cette parole me fut dite dans l’âme : « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée. »