Et il ajouta :

« L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses yeux. »

TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE
LA JOIE

Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié ; je le voyais avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna ; car elle sortait de mes habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable ; cette joie est continuelle ; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude, une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils parleraient inutilement ; car je vois, dans les transports d’un plaisir qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira :

« Voilà ce que j’ai souffert pour vous. »

Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais inutilement de souffrir des souffrances de Jésus ; cependant je vois sa main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie, qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole ! Ceci m’arriva une fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion ! on aurait pu croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui n’était pas naturelle ; la joie grandit, elle grandit ; je perdis la parole, et je tombai à terre, foudroyée : je venais d’avoir la chose inénarrable, l’éblouissement de gloire.

J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est impossible de dire un seul mot.

TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LES TRONES

C’était pendant la messe ; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher de nous dans le saint Sacrement de l’autel.

Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde, par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre.