[1] Thomas Didyme en hébreu signifie double abîme.

Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu, comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.

L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit, et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets.

Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri d’impuissance, une lamentation éternelle ; elle pleure sur la limite qui l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours vraie.

Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés, elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend, se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du désert, ébranle les barreaux de sa cage…

Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus, de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir plus magnifique qu’elles-mêmes ; le pardon qu’Angèle demande pour ses blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent derrière les abîmes ; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.

Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici bas. Au-delà, dit-il, de ce qui est probable, Dieu vit sa vie de gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.

Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore, dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme ?

C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre, elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois ; car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés, avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible, l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà.

Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans l’intérieur des plaies de Jésus ; avec l’audace de l’adoration elle regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore ceux de la peur.