Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être saint, juste et innocent. Voici le mystère des mystères. Il suivit une voie mystique tellement en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de passer pour le Saint des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami des pécheurs, pour un traître, un séducteur, un conspirateur, un ennemi public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre deux voleurs. Et cependant il pouvait faire notre salut.

Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire de sa sainteté ; Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples ; Lui, le Roi des vertus et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom de Saint, il le donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le put sans blesser la Vérité et la doctrine, il se dépouilla en apparence de la sainteté, pour confondre notre hypocrisie, à nous misérables, qui cherchons les apparences sans avoir la réalité, qui, par mille chemins détournés, falsifiant les faits et les tournant à notre avantage, courons à tort et à travers après la gloire qui n’est pas à nous.

Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui est à lui. Lui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu des hommes comme esclave. Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort à de mauvais rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils ministres et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la croix ; et jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et son père putatif qui lui avaient donné leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il choisit rares et pauvres, au lieu de se conduire comme un maître, il déclara qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir ; enfin il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de ces pauvres disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère, dans la faim, dans la soif, dans la douleur ; il fut jaloux et prima les autres ; ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les pieds. O immensité de notre folie ! Après avoir vu ce Dieu fait domestique, nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines grandeurs et de vaines présidences !

Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel ! tu savais combien terrible sera le destin des maîtres du monde, et que les puissants seront puissamment torturés (Sap., VI, 7), et que de leur vie, de leur autorité, et des péchés de leurs sujets, le compte le plus rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh ! que ce livre vivant confonde notre orgueil ! Concevons donc enfin le désir de la dernière place, pour l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir.

Le Dieu à qui tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté, fut donc pauvre absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité, écrasant par sa pauvreté les pensées des créatures, et sa pauvreté venait de son amour : c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent, pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, et de réputation, et de dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches ; sa vie, sa parole, son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère ! ô douleur ! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout, et, pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes qui lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même pauvreté. En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée. Le monde la hait ; Jésus l’aime ; il l’a choisie pour lui et les siens ; il l’a proclamée bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la femme, où est la créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette glorieuse compagne ? Bienheureux celui-là ! Mais moi ! mais moi ! nous savons quel fut le partage du Fils de Dieu, notre Créateur et Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux palais, quant aux festins, quant à la famille, quant aux amis, quant aux honneurs rendus par la vie et la science. Et cependant nous osons prendre le nom de chrétiens, nous qui avons horreur de ressembler au Christ ! En paroles nous louons la pauvreté ; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O misérables ! après de telles leçons, nous repoussons le salut ! Errant loin de Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier moment, nous abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides.

Car, au lieu de suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte nous attend.

Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant la parole de Dieu ; bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui qui, réellement et en vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. S’il ne se dépouille de toutes choses, dans le sens matériel ; qu’il se dépouille en esprit ; qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie beauté ; voilà la béatitude ; voilà la clef du royaume des cieux !

Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons sans pratique. Ah ! le misérable, ah ! le maudit ! Il verra ce que c’est que la misère éternelle, l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers, l’éternelle faim, l’éternelle soif ! Ni ami, ni frère, ni père, ni secours, ni rédemption ! Pas d’issue pour sortir ! pas un seul remède dans toute la sagesse humaine ! L’éternelle privation des biens qu’on a désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans tous les siècles des siècles !

SOIXANTIÈME CHAPITRE
DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : L’ABNÉGATION

La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie terrestre, ce fut la honte ; il porta continuellement le poids de l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non racheté, non pas seulement comme un esclave, mais comme un esclave méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de coups, de soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans défenseur, comme un misérable qui ne vaut pas la peine d’être jugé, que l’on envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et au plus cruel supplice. Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa toujours, soit par un mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il choisissait toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte, sans occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, poursuivirent gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs insultes.