Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de Dieu, Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle ? Elle est le type offert à qui veut le salut ; or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut sa société depuis l’heure, où, dans le sein de la Vierge très pure, l’âme créée de Jésus entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière où son âme sortit de ce corps par la mort la plus cruelle. La pénitence et Jésus ne se quittèrent pas.
Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna en ce monde à son Fils bien-aimé : d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle, absolue ; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu ; enfin, la douleur parfaite, continuelle, absolue.
Telle fut la société que le Christ choisit sur la terre pour nous montrer ce qu’il faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté au ciel ; telle est la route de l’âme vers Dieu, et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est convenable et bon que la route choisie par la tête soit la route choisie par les membres, et que la société élue par la tête soit élue par les membres.
CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : LA PAUVRETÉ
La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle, parfaite, immense. Elle a trois formes : l’une grande, l’autre plus grande, qui s’unit à la première ; la troisième, qui, jointe à la première et à la seconde, fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni propriété, ni or, ni argent il ne reçut de secours humain que dans la mesure rigoureusement nécessaire au soulagement de l’extrême indigence. Il eut faim, il eut soif, il fut misérable, il eut froid, il eut chaud, il travailla ; tout fut pour lui austère et dur ; il ne voulut aucune des recherches de la vie ; il usa des choses communes et grossières qui se rencontraient dans cette province, où, sans feu ni lieu, il vivait en mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la première, fut la pauvreté de parents et d’amis, l’éloignement des grands, des puissants, des amitiés naturelles : il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de Joseph, ni du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât un soufflet, un coup de marteau, un coup de fouet ou une injure. Il voulut naître d’une mère pauvre et humiliée ; être soumis à un père putatif, un charpentier pauvre. Il se dépouilla de l’amour et de la familiarité des rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents, et ne sacrifia pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût plaire à Dieu.
Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se dépouilla de lui-même, et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se montra comme pauvre de puissance ; il fit semblant d’être incapable. Il revêtit la misère et l’enfance ; hormis le péché, il revêtit toute douleur. Les courses, les prédications, les guérisons, les visites, les opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la fatigue.
Non seulement il donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses inanimées et les éléments qu’il avait créés de sa main reçurent puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, il ne résistait pas, il supportait à cause de nous. Il donna aux épines la puissance de pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et trois fois redoutable. Il donna aux liens et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à la colonne ; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa quelqu’un lui lier les mains. Oh ! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous voir fidèles à lui ; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet abîme sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui s’anéantit pour toi et pour sa gloire ; les créatures déchirent leur Créateur, et l’Incirconscrit est attaché à une colonne. Il donna à un voile la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière illuminant toutes choses. Il donne aux fouets de le battre ; il donne aux clous de pénétrer et de percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds. Il donne à la croix de le tenir, blessé, percé, sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger la plus cruelle des morts. Il donne à la lance d’entrer, de briser, de pénétrer ce flanc divin, ce cœur, ces entrailles ; de répandre sur la terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs sacrées de son cœur et de ses entrailles. Les créatures devaient obéir au Créateur, non au pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité très profonde, invincible et sans exemple, que cette humilité du Dieu de gloire écrase et confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de la vie s’est soumis aux choses inanimées pour te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais devenu, dans la mort, insensible au divin. Homme qui ne sais rien, il t’a aimé au point de t’offrir la perfection. La lance aurait dû se plier et résister à la créature qui abusait d’elle ; elle eût dû refuser d’entrer et de percer son Créateur. Les choses inanimées auraient refusé d’obéir à l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si elles n’avaient reçu puissance sur lui.
Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les méchants la puissance de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le tuer, lui qui pouvait tout empêcher d’un mot, tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou donner un ordre au plus petit parmi les Anges, les Puissances ou les Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la mer. S’il n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles eussent reculé d’horreur devant la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et il a caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux yeux des hommes, pour apprendre aux mortels la patience, pour racheter l’homme, qui s’était lui-même dépouillé de toute sa royauté, pour lui donner, par la gloire de la résurrection, la qualité d’impassible et d’invincible.
Il y a plus : pour délivrer l’homme du démon, il a donné puissance au démon de le tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants, de le persécuter jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte premier, l’acte pur a fait à toute créature et à toute douleur cette universelle soumission, pour confondre la délicatesse de l’homme misérable, qui ne refuse pas seulement la pénitence et la douleur volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la douleur imposée, et murmure contre Dieu.
Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa sagesse, de la sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire, le plus ignorant, le plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude d’un philosophe ou d’un docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un savant ou d’un sage fameux ; mais il se mêlait aux hommes, en toute simplicité et en toute douceur, montrant en même temps la route de la vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du Père, et le Dieu des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant où il veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se montrer et se glorifier ; mais il dit la vérité si simplement, qu’il passait non seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un blasphémateur. Faudra-t-il ensuite nous enfler de notre science, chercher à passer pour des maîtres, mendier auprès des hommes un nom creux et une gloire vide ?