Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en prie, je t’en supplie ! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation de l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine intérieurement les voies de la croix. Si ceci est encore trop fort pour toi, prononce au moins des lèvres les paroles qui représentent la Passion ; parce que l’habitude des lèvres finira par devenir une habitude du cœur : il prendra feu à son tour. Sa vue, mon fils, sa vue ! Si l’homme voyait la Passion de l’Homme-Dieu par une parfaite contemplation, s’il embrassait d’un regard profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, l’anéantissement qu’il a subi pour nous ; si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par la pauvreté, par une continuelle compassion, par la route du mépris : il se compterait pour rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, tout le monde peut l’avoir et la trouver ; et l’homme est sans excuse ; car Dieu, dans sa munificence, la donne généreusement à qui la veut et la cherche.

Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide de tout ce qui n’est pas le Dieu éternel, sa connaissance et son amour, et que ton esprit n’essaie pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute pour toi, possède au moins et garde la connaissance du Dieu crucifié ; si cette seconde vue t’est retirée comme la première, refuse le repos, mon fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre de ces deux rassasiements. Ecoute encore, mon fils, crois fermement ce que je vais te dire.

Celui qui cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir de Dieu dans ce monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en vérité, non pas par le dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête pas aux paroles dites ou écrites, ou aux analogies tirées des créatures. Cette façon de connaître, qui est en rapport avec la parole humaine, est une connaissance sans profondeur. Il faut connaître Dieu en vérité par une intelligence profonde de sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de son absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, libéralité, miséricorde et tendresse ; il faut le connaître comme étant le souverain Bien, dans l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent tous deux, mais bien différemment. Celui qui possède la sagesse connaît la chose dans son fond et dans sa réalité, l’autre, dans son apparence. L’homme vulgaire, qui trouve une pierre précieuse, l’apprécie et la désire pour son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin ; le sage l’aime et la désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se soucie pas de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences. Elle veut le connaître en vérité ; elle veut expérimenter ce qu’il vaut, sentir le goût de sa bonté ; il n’est pas pour elle seulement un bien, mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle l’aime, en l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à elle, et l’âme le sent : elle goûte sa douceur et jouit de sa délectation ; et l’âme participe au souverain Bien. Blessée du souverain Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir Dieu ; elle l’embrasse, elle le serre contre elle et se serre contre lui ; et Dieu l’attire avec l’immense douceur, et la vertu de l’amour les transforme l’un dans l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer embrasé reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu, et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et s’arrache à ses propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de sa substance ; ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour, se transforme en Dieu sans changer sa substance propre, mais par la vertu du mouvement qui transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance de Dieu ! O joie des joies, Seigneur ! c’est elle qui précède, l’amour vient après, l’amour transformateur ! Qui connaît dans la vérité, celui-là aime dans le feu.

Or, cette connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même, ni par l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature ; ces choses extérieures peuvent disposer l’âme à la connaissance ; mais la lumière divine et la grâce de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir de Dieu, souverain bien, souveraine lumière et souverain amour, cette connaissance, je ne connais pas de voie plus sûre et plus courte qu’une prière pure, continuelle, humble et violente ; une prière qui ne sorte pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du cœur, et de toutes les puissances de l’âme, et de tous les sens du corps ; une prière pleine d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son objet.

Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse et connaître en vérité et voir la Lumière, prie, médite et lise continuellement le livre de vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. Notre Père, le Dieu très haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la connaissance, cette voie qui est l’amour ; et cet exemplaire, ce modèle, ce type, c’est dans le Fils que le Père le montre.

C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous désirez la lumière de la grâce, si vous voulez arracher votre cœur aux soucis, mettre des freins aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de Dieu, fuyez sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il n’est pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu : il n’est pas d’autre moyen pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ crucifié : c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est permise qu’à l’oraison continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et la transforme. L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit clairement la voie du Christ préparée et foulée par les pieds du Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se sent non seulement délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis accablants, mais élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et brûlée par l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même : l’oraison assidue trouve tout dans la vue de la croix.

Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la lumière au Crucifié qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître, afin de puiser dans ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. Au pied de sa croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable Dieu a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat ; fais toujours, toujours la volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne font pas sa volonté, que feront les adultérins ? J’appelle adultérins ceux qui, loin de la maison paternelle, s’égarent dans la concupiscence. J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la pauvreté, la douleur et l’opprobre, cherchent la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, mon fils, sont le fondement et le sommet de la perfection. Ce sont elles qui éclairent l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine. Connaître Dieu, se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et le bien absolu ; là, rien ; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais cette manifestation n’est faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux fils de la prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. C’est devant leurs yeux que le Seigneur étale les caractères sacrés du livre. C’est là que sont écrites toutes les choses que le désir cherche ; c’est là qu’on boit la science qui n’enfle pas, toute vérité nécessaire à soi et aux autres. Si tu veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis dans le livre ; si tu ne lis pas légèrement, comme quelqu’un qui court, tu trouveras, pour toi et pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation comme une consolation dont tu n’étais pas digne. Je vais dire quelque chose de plus fort. Si la prospérité et la louange viennent à toi, attirées par les dons de Dieu, tu ne seras ni enflé, ni exalté : car dans le livre de vie tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi.

Un des signes, mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu présente à lui, c’est, en face de la gloire, le don d’inventer un abîme pour s’humilier de plus bas.

Avant tout, mon fils, sache cela : le double abîme et le livre de vie.

CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE
LE LIVRE DE VIE