Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption ? Quand pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de l’Immaculé ? Mais vous m’écrivez ! Je suis obligée d’écrire pour vous répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu. Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé, dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères ; qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait infini. Se connaître ! connaître Dieu ! voilà la perfection de l’homme, et je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles : Se connaître ! connaître Dieu ! Contempler sa prison, sa prison sans issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat !

O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi : je vous le dis en vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri : se connaître ! connaître Dieu ! Quel ennui de parler pour dire autre chose ! Silence ! silence sur tout ce qui n’est pas cela ! Oh ! priez Dieu qu’il donne cette lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle ! Que la connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident ; mais comme notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la grâce de sa ressemblance.

Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés, d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu.

Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. L’homme, mes enfants, aime comme il voit. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son amour, nous sommes transformés en sa douleur ; car notre âme voit cette douleur. Plus l’homme voit, plus il aime ; plus il voit de la Passion, plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur par la vision de Dieu et de soi-même.

O perfection de la connaissance !

O Dieu ! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée transformation.

Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa lumière même est un aveuglement ; car elle en est tellement encombrée qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien ; quand l’âme se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle ; quand elle aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement ; quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au moment de la mort il redouble de sollicitude.

Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient ; il fallut les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles ; et ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait en criant.

Oh ! mon Dieu, quand l’âme voit ces choses, quand elle s’abîme dans la contemplation de sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle est, elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, qui a mérité des supplices éternels, qui est devenue la risée de Dieu, des anges, des démons et de toute créature ; quand elle voit le Dieu très haut, le Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant envahi la pauvreté, pour relever l’homme de cet opprobre ! Lui qui trouve dans son essence toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans la douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter pour nous ! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la gloire, dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris, dans tous les opprobres ; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous communiquer la gloire ; quand l’âme entre dans cette vue, elle est transformée en douleur, et sa transformation n’a pour mesure que la profondeur de sa contemplation.

Oui, oui, encore et toujours, plus profondément l’âme connaît cette altitude divine, cette bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide humain, cette ingratitude, cette vileté de la créature, plus profondément elle est blessée d’amour et de douleur, plus absolument elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection : se connaître ! connaître Dieu ! Nécessité suprême qui domine toute nécessité ! Etre éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret ! O mon fils, je t’en supplie de tout mon cœur, ne lève pas les yeux ; tiens-les fixés sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es fidèle, allume dans l’âme lumière et feu !