Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain, qu’il aimait d’un amour immense, le remplit d’une douleur aiguë et déchirante. Ce n’était pas seulement une compassion générale pour l’espèce humaine tombée et condamnée ; c’était une compassion immense, particulière à chaque individu. Et il ne voyait pas seulement d’une vue générale les péchés de chaque individu ; il mesurait exactement chaque péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes, perça d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans les détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines, ce regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour nous. Il aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur de cet amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à Jésus toute offense et toute peine passée, présente ou future, et telle était sa compassion pour chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui dans une douleur immense. Ce fut cette compassion, immense, épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, vers la mort, vers l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter ! Il voulait nous soulager !
Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion pour lui-même. Ses tortures innombrables, et l’ineffable douleur dont il se voyait menacé, firent qu’en se regardant lui-même, il eut le cœur déchiré. Voyant et considérant que la mission qu’il tenait de son Père était de porter le poids de tous les péchés et de toutes les douleurs des élus, sentant que ces choses terribles étaient infaillibles, certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à leur étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante.
Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une vue prophétique et infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur s’approcher de lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement devant les yeux les détails de toutes ses tortures : il aurait pitié de lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue et imminente était sans proportion, s’il était doué d’une intelligence et d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses tortures, leur nature et leur qualité ? Ces suppositions se sont réalisées dans le Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces comparaisons, c’est pour mettre quelque chose de son agonie à la portée de cette grossière intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie dans sa mémoire. Mais voici une des souffrances les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce fut sa compassion pour Dieu le Père, pour le Père des miséricordes. L’amour de Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion, dépasse les conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour, à ce point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette pitié. Pour inventer un remède, un soulagement au cœur de son Père, il s’humilia jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole humaine ne peut aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler sans espérance de me faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ fut chose ineffable. Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une permission, un don de la Sagesse divine. Une dispensation divine, antérieure à nos pensées, supérieure à nos paroles, lui dispensait la douleur ; et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation divine fut admirable, plus la douleur qui en résulta fut perçante et déchirante. C’est pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité nécessaire pour embrasser cette douleur. Cette dispensation divine fut le principe de toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur alpha et elle est leur oméga.
Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir l’amour par lequel il nous racheta, il est également impossible de concevoir la douleur dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était fille de la lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ, et cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable, illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la dispensation dont je parle, le transformait en douleur au sein de la lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire dont la parole n’approche pas.
Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, l’ineffable immensité de la douleur qui faisait en lui des prodiges : douleur cachée à toute créature par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur, je veux dire cette lumière divine, eut pour principe et pour origine la dispensation de Dieu.
Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la très douce Marie.
Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa chair virginale ; et elle partageait, par-dessus toute créature, les douleurs de son Fils, car elle avait une capacité de cœur haute et profonde, par-dessus toute créature. Jésus-Christ avait une immense compassion de cette immense compassion qui du cœur, du corps et de l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa Mère souffrait la douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa Mère, et cette douleur était fondée sur la dispensation divine.
Une autre douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour. Jésus voyait quel péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus grand des crimes humains, passés, présents et futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut pour l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. Percé de compassion pour le Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme déicide, la douleur lui arrache ce cri : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! »
A cause du crime sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père allait damner le genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant oublié toute autre douleur, n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous et vers Dieu.
La douleur de compassion pour ses apôtres et disciples pénétra Jésus-Christ. Les apôtres, les disciples, les femmes qui l’avaient suivi, souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait d’un amour immense, porta en lui la douleur des disciples dispersés et persécutés.