Outre ces douleurs, le Christ en supporta mille autres de mille natures. Je pourrais compter quatre glaives et quatre flèches sur son corps crucifié.
D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs endurcis. Ils étaient là, tout le jour, obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant : c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le plus atroce pour exterminer le Sauveur, son nom et sa suite.
La malice et l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux portaient incessamment en eux, chacune de leurs pensées, de leurs intentions, de leurs iniquités intérieures, était un poignard pointu qui perçait l’âme de Jésus.
Puis la méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune des accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des malédictions ; chacun des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des faux témoignages, tomba sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale.
Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils inventèrent des raffinements de cruauté qui épouvantent au premier regard. Combien de tortures compterait l’œil qui pourrait compter les violences qu’il subit, les brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés, les crachats, les coups de fouet ! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient très gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs faces mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le déchirèrent, qui le torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une douleur au-dessus de toute douleur résulta de la forme de ces clous. Quand ses pieds et ses mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la Passion eût encore été effroyable. Mais les clous eux-mêmes n’ont pas satisfait les bourreaux. Ils tirèrent ses pieds et ses mains avec une telle violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent ses nerfs, et comptèrent ses os quand ils le couchèrent sur le bois dur, et le tendirent horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser la croix couchée, ils la dressèrent, offrant la Victime nue au froid, au vent et au peuple. Le poids entraînant le corps, il était suspendu par les mains et par les pieds, pour que la dureté des clous fût sentie plus cruellement ; pour que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent au sang des voies nouvelles ; pour que la mort fût parfaite en torture et les hommes en malice.
Pour nous manifester quelque chose de sa souffrance insondable, pour nous avertir qu’il la supportait pour nous, et non pour lui, pour apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, au point culminant de la douleur ineffable, il poussa le cri suprême : « Mon Dieu, mon Dieu, m’avez-vous abandonné ? » Mais il cria pour nous ; il cria pour nous dire qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion nous devons à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient commencé sur la croix ; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure première de l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli disait à Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir. Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et de son corps, jusqu’à leur séparation ; et c’est ce qu’il voulait dire quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance, qu’il portait pour ses disciples, non pour lui-même ; et c’est ce qu’il voulait dire quand il prononça cette parole terrible : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »
Il nous provoquait ; il nous demandait notre compassion.
Cette douleur, comme toutes les douleurs, contracta une amertume particulière qui venait de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, plus tendue était la douleur ; car cette âme, en raison de sa noblesse, était incroyablement sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes ces tortures, qui prenaient leur source dans la dispensation ineffable de Dieu, rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps humain formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne fut plus sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle. C’est pourquoi il trouvait dans toute injure et dans tout affront une incroyable matière à souffrance.
Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ, Sauveur du monde ? Je n’entends pas une menace, une malédiction, une défense, une excuse, une vengeance. On lui crache à la figure, il ne se cache pas la face ; on lui étend sur la croix les mains et les bras, il ne les retire pas ; on le cherche pour la mort, il ne se cache pas. Mais absolument et de toute manière, il se livre à la volonté des hommes, et se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré eux. Au moment du crime, ineffable pensée ! la Victime donnait l’exemple de la patience, enseignait aux bourreaux l’éternelle vérité, élevait pour eux au ciel ses bras, ses cris et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui devait damner le genre humain, il leur rendait un bien plus fort que ce péché. Tournant le crime contre lui-même, il se servit, pour satisfaire l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. Il se servit de la mort qu’ils lui infligeaient pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il réconcilia le monde avec Dieu ; il nous fit rentrer en grâce, et au moment où la créature portait la main sur le Créateur, il se servit de l’attentat qu’elle commettait pour restituer à Dieu sa fille. O pitié, ô miséricorde immenses ! O bonté supérieure à toute bonté conçue ! Où l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, et la grâce n’a pas de limite.
Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous venger : rendons le bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si un patriarche, un prophète, un ange, un saint, nous eût offert ce modèle, il serait déjà acceptable, mais puisque c’est l’éternelle Sagesse, l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible que le mensonge, la négligence serait déplorable ; c’est la perfection qui est demandée.