On dit, on entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu fut l’homme de douleurs ; que non content de supporter patiemment celles qui se présentaient, il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait, il les prenait, il les aimait, en paroles, en actes ; il proclamait bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation ne fut pas une parole vaine. Il porta dans son âme et dans son corps la souffrance inexplicable ; ce fut par elle et grâce à elle qu’il déclara entrer dans son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à la vie éternelle ; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible, qui est Créateur et Rédempteur.
C’est parce qu’il savait la vertu cachée des souffrances qu’il les choisit, fuyant les voluptés, détestant en paroles et en actes les plaisirs temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix de l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis longtemps indiqué ses prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine avaient cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement prêchée et manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un doit-il hésiter encore ! Quelque insensé peut-être, qui mérite tout blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de toute condamnation, et de toute confusion, non seulement nous ne demandons pas à la pénitence la souffrance volontaire, mais les souffrances que Dieu nous envoie dans sa grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et nous délivrer du mal, les souffrances voulues ou permises par lui, nous les fuyons, nous les repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de toutes nos armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir.
Nous sommes vraiment malheureux. Non seulement nous ne nous soucions pas de la souffrance, qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la refusons quand elle est offerte par le très sage Médecin. Si, par la disposition de Dieu, une légère impression de froid ou de chaud se faisait sentir, comme on cherche vite le feu, le double vêtement, ou la fraîcheur ! Si quelque impression douloureuse est à la tête ou à l’estomac, que de cris, que de plaintes, que de soupirs, que de médecins, que de remèdes, que de lits moelleux, que de choses délicates, que de prières, que de vœux ! Et ce que nous faisons pour ces inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si encore, par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou une injure, quel trouble, quelle agitation, quelle colère, que de récriminations, que d’invectives, que de malédictions ! Nous haïssons, nous saisissons avec avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance ; nous refusons violemment ce qui peut-être était un remède administré par le Médecin céleste.
Que d’efforts et de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu envoie ! Et cependant elles sont sans doute plus salutaires et plus méritoires que les pénitences volontaires ; car Dieu sait mieux que nous de quoi notre âme a besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les douleurs volontaires, les pénitences choisies par l’homme, laissent le champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous arrivent malgré nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent aux yeux des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes fils, à supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille inconvénients physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne cherchez de remèdes que quand ils sont nécessaires. Mais il faut les chercher à l’instant où le mal physique serait un obstacle au bien de l’âme.
Si nous sommes pauvres d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par la volonté ou par la permission de Dieu, des oppressions, des persécutions, des opprobres, des violences, des rapines se produisent, ne les acceptons pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres créatures, nous faisons tout le contraire, absolument tout le contraire : nous passons nos jours et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir de vaines joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ. Et comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de la vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui ? L’âme sage qui veut pratiquer la sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme qui aurait une étincelle d’amour voudrait suivre au Calvaire Jésus-Christ.
Ce que je dis des consolations temporelles, je le dis des consolations spirituelles. Il s’en trouve dans le service de Dieu, mais ce n’est pas là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce qu’elle voyait, a-t-elle cherché le goût de la suavité divine ? Non ; elle a accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la ; il y a un peu d’amour, et souvent beaucoup de présomption, à demander autre chose. L’âme enrichie de douceur sensible, qui court à Dieu pleine de joie, a moins de mérite que celle qui fait le même service sans consolation, dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de Jésus me montre, ce me semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là où a passé la tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les membres. Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles ; par le mépris, à la gloire ; par une légère pénitence, à la possession du souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites. Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a plu de nous tirer du néant pour nous faire à son image et ressemblance. Honneur, puissance et gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé la bonté, et qui a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les portes de son royaume, sans exclure aucun de ceux qui ne veulent pas être exclus. Mais gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu donner son royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de l’argent, des diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart d’entre nous sont destitués de tous ces trésors, son royaume n’eût pas été l’héritage universel. Mais comme tout le monde peut pratiquer, au moins dans le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion est offerte à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis son royaume au prix d’une longue patience, mais qui a fait cette vie très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et de son royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce les mains jointes ; mais il nous est accordé et octroyé par la miséricorde divine de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité, la vie ne dure rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa parole, montrer par son exemple, et confirmer par la réalité visible de sa chair pure ses voies et notre récompense. Nous savons qu’il est possible et nécessaire d’obtenir ce qu’il a promis par la route d’un court travail dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même n’a voulu posséder son propre royaume qu’au prix des douleurs dont nous avons parlé.
Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous de toutes vos forces en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne, et sa mort, et notre rédemption. Car le signe qui marque les enfants de Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du prochain : voilà la perfection. Le Christ nous a aimés d’un amour parfait ; sans rien réserver de lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants légitimes correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends la voix de ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer sans me lasser jamais, et je vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle, et d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans trahison. Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes.
Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses preuves : voyez sa vie et sa Mort.
Mais parce que nous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de sa naissance, ni les horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni les douceurs de sa doctrine. Parce que nous ne la contemplons pas avec les yeux du cœur, sa mort ne nous empêche de vivre ni au monde, ni au péché. Quel est l’homme qui réponde à cette fidélité éternelle et divine par un peu de réciprocité ? La Vie de Jésus est comme non avenue ; nous la jetons derrière notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils de la bénédiction ; regardez cette croix, regardez Celui qu’elle porte, et pleurez avec moi, car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous quelqu’un qui puisse compter nos crimes ? Moi, je ne suis que péché. Mais si vous êtes innocents, pleurez comme moi, car ce n’est pas par vos propres forces que vous avez gardé la robe blanche ; c’est par la grâce de Dieu et la vertu de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme si vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, plus vous devez rendre.