Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans tache, votre pureté n’a pas été infinie ; pleurez donc tous, et que tous les yeux de tous les cœurs regardent la croix ! C’est dans la vue de la croix que l’âme trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison continuelle qui donne à l’homme la lumière, par laquelle on voit le péché. Par la lumière, vous recevrez la douleur et la contrition. Quand l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés dans leur ensemble et dans leur détail, et sa victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut en elle pour châtier et réformer sa vie.
Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection s’imprime sur vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la douleur et de l’humilité. La vue de la croix ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et connaît la multitude de ses péchés, et comment elle y a employé tous les membres de son corps ; puis elle voit les entrailles de la miséricorde divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir dans leurs abîmes. Pour les péchés de chacun des membres de son corps, elle voit comment fut traité chacun des membres du Christ.
Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion. Comptez les recherches de la toilette, et comment nous nous déshonorons la face pour plaire à la créature et pour déplaire à Dieu ; comptez les vanités qui se déploient autour de la figure humaine.
Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert dans sa tête. Au lieu de nos délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos raffinements, comptez les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la couronne d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de sang. Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque nouvelle apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir, nous entendrions quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ.
Après la multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui regarde la croix, mesure l’énormité du crime à l’énormité de la rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles.
Le livre de vie montre à l’âme comment le péché ne peut demeurer impuni. Elle voit comment Dieu le Père a préféré le supplice de son Fils à l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté infinie de Dieu, qui, nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a payé lui-même notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde, cette volonté qui réside en Dieu ; elle voit que la mort et une telle mort ne le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa société éternelle.
Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa miséricorde se sont embrassées dans l’œuvre de notre salut et de notre exaltation ; mais le mode est ineffable. Le mode défie les pensées de toute créature. Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât rien à l’immensité de la nature divine. Le jour où l’homme mangea le fruit défendu, le séducteur, homicide du genre humain, avait trompé par le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a sauvés par le bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a su détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et le mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la gloire qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire par le procédé le plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre la sagesse humaine, et manifester la sagesse divine. Quand j’ai montré les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple, la sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez pas, mes enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ. La vérité est ineffable ; pour lire à haute voix le livre de vie, il faudrait exprimer et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, mais je n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se place entre le Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je dit…, j’ajoute maintenant… et beaucoup d’autres, mais elles sont ineffables.
Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
L’ORAISON
La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui est absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme, suppose la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la vie et la mort de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être intelligente, suppose une oraison dévouée, pure, humble, violente, profonde et assidue. Je ne parle pas seulement de la prière vocale, je parle de la prière mentale, celle qui part du cœur et de toutes les puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie, parlons de l’oraison.