Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se complaît ; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se retirer, qu’à entrer en discussion : ils n’ont pas cette complaisance.

Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité.

Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route indiquée ? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure, continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie, c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me le demande à moi-même : soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien loin de toute discorde. Oh ! cette paix, cette paix, cette paix qui fait l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés, et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit d’enfance ignore les questions de préséance ; il ignore la lourdeur, la pesanteur de l’homme qui dispute.

Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort ; car je vois dans la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes enfants, pardonnez-moi mon orgueil ; c’est donc moi qui ose engager les autres à être humbles ! C’est votre désir et votre amour qui m’ont contrainte à parler.

SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LA CHARITÉ

L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien ; sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le livre de vie, écoutez Jésus-Christ : « Si au moment de déposer votre présent sur l’autel, etc. » Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc. »

Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans l’état de la plus intime, de la plus unitive charité.

Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien, et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur ; et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement, il va à la mort ou à l’illusion ; s’il n’est discret, il court à une catastrophe : ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait ; car il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit ; il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en espère pour lui-même ; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller devant quelqu’un ses qualités extérieures ; il aime la science pour la parade ; il veut raisonner, et non pas aimer ; il veut reprendre avec orgueil, afin de passer pour quelque chose.

Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même ; ils l’aiment uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles ; d’autres, pour être aimés de lui ; d’autres désirent la sainteté de leurs parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux ; d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la science et l’intelligence de l’Ecriture ; parmi les illettrés, pour savoir parler des choses de l’esprit ; mais ils ne songent ni à la gloire de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les considère ; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses héros, et de gagner le cœur de ses amis ; ils ne songent qu’au profit et à la réputation ; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience, l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres, afin d’être les premiers ; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes, saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument incapables d’un jugement téméraire.

Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel, parfait et divin ; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile et nuisible ; il perd son temps en conversations vaines ; les cœurs sont collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée. Loin d’elle il languit ; près d’elle il augmente par une transformation dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme : il grandit jusqu’au désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient continuellement de son amour ; on se dit l’un à l’autre : « Personne au monde ne m’est aussi cher ; je te porte dans mon cœur. » Ils parlent ainsi pour donner un corps à leurs sentiments ; car ils veulent les palper. Ces deux âmes s’appellent l’une l’autre ; elles se désirent dans l’intérêt de leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison intervient et contredit ; car elle n’est pas encore suffoquée par l’amour.