Mais voici que la tendresse augmente : un nuage passe sur la raison, une infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit aucun danger. Que peut-il faire à l’âme ? On se donne des permissions qui entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison décline : l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce qui n’est pas dangereux, l’âme se dit : « Allons toujours, je n’ai pas de mauvaise intention ; il n’y a pas grand mal dans tout cela. » Le nombre des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix. Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la force de dire : Non ; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est lui qui la fait ; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire : l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il augmente toujours ; tout à l’heure la présence et la parole de la personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation.
Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout mal. Donc prenez garde au serpent.
Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a trois modes d’accomplissement.
La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle.
La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la croix est une manifestation de la volonté divine.
La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus seulement alors un acte de sa volonté ; car la source est ouverte, la source des sentiments immenses, la source des immenses délices ; cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée.
La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles meurent avec les pensées : celui-là sait ces choses qui les sent.
La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est insuffisante et laisse place à l’illusion.
La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa vraie direction.
La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement de l’amour.