« O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de l’adieu. Voici cette parole : « Mes enfants, soyez humbles ! mes enfants, soyez doux ! » Je ne parle pas de l’acte extérieur ; je parle des profondeurs du cœur ; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en vérité les disciples de Celui qui a dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les ! car elles sont dangereuses ; mais écoutez ! écoutez ! elles sont moins dangereuses que les vanités spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture, accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin, voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh ! comptez-vous pour rien ! O Rien inconnu ! ô Rien inconnu ! En vérité l’âme ne peut avoir une science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et de s’y tenir.
« O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes frères, aimez-vous les uns les autres ! Voilà la condition de l’héritage promis ; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas ; et si vous voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez pas l’homme, et ne méprisez personne ; car vous ne savez pas les jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu. Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu tendra la main.
« Je ne vous laisse pas d’autre testament : Aimez-vous les uns les autres, et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront mon héritage seront mes enfants ; car ce sont les enfants de Dieu, et la vie éternelle les attend. »
Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit : « Soyez bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps ; soyez bénis par la main qui a été élevée sur la croix. »
Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là, nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près.
Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure : « Le Verbe s’est fait chair », dit-elle. Puis après un long silence, comme une personne qui revient d’un long voyage :
« Oh ! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit pas. »
Quelqu’un lui demanda : « Pourquoi toute créature est-elle en défaut ? Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas ? »
Angèle répondit : « Pour comprendre. »
Et puis plus tard : « Oh ! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a dit. Jésus-Christ me présente au Père. » Un instant auparavant elle venait de dire : « Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était dans le navire ? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite vis-à-vis de ses enfants véritables. »