Et :

« Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui » (Joannes, XIV, 21 et 23).

Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle.

Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves, les plus sacrées qui soient au monde.

Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait : « Mon secret est à moi. » Que de fois j’ai entendu cette parole ! Selon toute probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de moi : la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord ; puis vint l’intérêt des âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain ; mais enfin et surtout elle reçut un ordre d’en haut : elle fut forcée, et se rendit. J’écrivis ce qu’on va lire.

Angèle dictait, et j’écrivais ; mais elle parlait malgré elle. Au milieu de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire :

« Tout ce que je viens d’articuler n’est rien ! tout cela n’a pas de sens ! je ne peux pas parler. »

Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait :

« Je blasphème ! frère, je blasphème ! Notre pauvre langage humain, disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des corps et des idées ; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses divines et de leurs influences, la parole meurt absolument. »

Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument inconnues et étrangères : c’était immense, c’était puissant, c’était éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose d’inouï ; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire. Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui était impossible de rien manifester.