Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis évidemment un homme tout à fait incapable ; je n’entends pas les choses divines : en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très souvent elle me disait : « C’est singulier ! c’est étonnant ! Qu’avez-vous donc écrit ? Je ne reconnais pas cela. »

Un jour elle me dit :

« Je ne sais comment vous faites : ce que vous avez écrit là n’a aucune saveur. »

Une autre fois, elle me fit cette remarque :

« Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en donnerait pas la moindre idée. »

« Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle, vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous n’en avez pas dit un mot. »

Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas. Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi.

C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte.

Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais près d’elle avec une conscience troublée ; dans ce cas, tout mon travail était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable d’entendre et de reproduire : je sentais le secours de la grâce.

Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours surnaturels.