Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle, absolument inconnue, sans exemple dans ma vie.
Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi ; j’affirme que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai comprises, mais je n’ai pas mis autre chose.
Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand tremblement.
Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle disait, en relisant mon travail :
« Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu cette parole : « Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas. »
« Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque chapitre : « Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est écrit. »
A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une pénitence inouïe ; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut touché.
Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur : « O mon Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais ! »
La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se traîna très difficilement à l’église des Frères ; je dis la messe et je lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à Angèle une autre figure et un autre corps ; la délectation du Saint-Esprit mettait sa chair en feu : j’ai vu ses yeux ardents comme la lampe de l’autel ; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre.
Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la condition humaine ; elle oubliait alors de boire et de manger ; on eût dit un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant.