Ubertin entra dans l’ordre des Mineurs en 1273, et revêtit sans doute la bure franciscaine dans un couvent de la custodie de Montferrat, ou tout au moins de la province de Gênes dont relevait Casale. Les contemporains l’appellent plusieurs fois Ubertin de Gênes. Pendant quatorze années, nous raconte-t-il, il se livra avec ferveur à la vie spirituelle et tendit à la perfection, malgré les tentations de l’esprit malin, et de la vaine science.

Envoyé par ses supérieurs à Florence pour y continuer ses études vers 1285, il visita en pèlerin les sanctuaires de Rome, puis il s’achemina vers l’Ombrie. Dans ses relations avec Jean de Parme à Greccio, l’ancien général de l’ordre le prévint contre le relâchement, l’initia aux prophéties qui avaient cours, et lui fit entrevoir la rénovation spirituelle de la chrétienté. Il vit aussi, à Cortone, Marguerite la Sainte pénitente, dont le fils était là au couvent des Franciscains.

Pendant quatre années à Florence il se livra à des études et au ministère. Ses directeurs d’âme y achevèrent « l’œuvre commencée dans les cloîtres de Gênes, serres chaudes de la vie mystique, continuée à l’ermitage de Greccio et à Cortone, aux pieds de l’austère patriarche Joachimite, et de la Madeleine de Toscane » (p. 11).

Ces âmes, en qui bouillonnait l’esprit du Christ, nous dit-il, étaient le bienheureux Pierre de Sienne, un tertiaire, marchand de peignes, le pettinagno, dont Dante a loué les « sante orazioni » au 13e chant du Purgatoire ; — la pieuse vierge Cécile ; — et plus encore Pierre de Jean Olivi, qui, vers, 1287, arrivait de Montpellier comme lecteur, mais aussi « vénéré comme un confesseur de la foi par ses partisans. Sa sainteté et son savoir théologique en faisaient l’oracle des Franciscains spirituels. »

Il ne semble pas sans vraisemblance d’affirmer que Dante, alors âgé de 22 à 24 ans, connut Ubertin : ses prédications le signalaient, ils avaient un ami commun, Pier Pettinagno, et l’arrivée d’un maître en théologie tel qu’Olivi faisait du couvent de Santa-Croce un centre intellectuel très apprécié.

Ubertin quitta Florence en 1289 pour se rendre à Paris et s’y préparer au professorat. Là, semble-t-il, s’il faut en croire les reproches amers qu’il s’adresse, sa conduite ne fut pas toujours exemplaire, et il abusa de sa situation privilégiée pour se relâcher de sa ferveur. Mais il est impossible de déterminer à quel point il se laissa entraîner aux abus, que Jacopone de Todi a poursuivis de sa verve railleuse. Alvarez Pelayo pousse au noir jusqu’à dire que certains maîtres, par leur négligence des règles et de la pauvreté, deviennent les premiers destructeurs de l’ordre : « Nam veraciter aliqui magistri et lectores primi et præcipui regulæ prævaricatores et ordinis destructores. »[11]

[11] Alvarus Pelajius. De Planctu Ecclesiæ. liv. II, art. 66 (cité dans Callaey, p. 18).

Il ne fallut rien de moins à en croire Ubertin, qu’une apparition terrifiante du Christ courroucé pour le faire rentrer en lui-même. Mais il reçut aussi la grâce de rencontrer la bienheureuse Angèle qui le remit sur le bon chemin ; et on sent à le lire toute la reconnaissance du converti :

« Dieu me l’a fait connaître d’une façon merveilleuse que je passe sous silence. Il lui révéla les plus secrets replis de mon cœur ; pas de doute, ce fut Lui qui me parla par sa bouche. Elle me restitua au centuple les dons de jadis, que ma méchanceté m’avait fait perdre, à ce point que dès lors je ne fus plus le même homme qu’auparavant. Mon esprit fut renouvelé au contact des splendeurs de la vérité qu’elle m’exposa ; ma tiédeur d’âme, mon infirmité corporelle disparurent. Tout homme au jugement sain qui m’avait connu avant ma rencontre avec la bienheureuse, ne pouvait douter que l’esprit du Christ ne fût à nouveau engendré en moi. Que les détracteurs qui s’en prennent à la vie irréprochable de cette âme très sainte qu’est Angèle et mettent en doute les conversions multiples opérées par sa parole et ses exemples le veuillent ou non, Dieu l’a constituée mère de belle dilection, de crainte salutaire, de grandeur d’âme et de haute espérance à l’égard d’une multitude de fils spirituels. Tous les biens leur sont venus avec elle ; sa main a répandu abondamment sur eux le trésor de la vertu, même sur ses nombreux enfants qui menaient d’abord une vie déréglée[12] ».

[12] Arbor Vitæ, 1, cité Callaey, p. 20.