Ledit du Pont fut laissée à l'habitation, pour principal commis de Messieurs les Associez, & hyvernasmes ensemble.
En cet hyvernement estoient, tant hommes que femmes, & enfans cinquante personnes.
Ledit de Caen estant party, nous eschouasmes quelque chalouppe, & sur le soir, qui fut le 6, levasmes les ancres pour aller à Québec, où fusmes contrariez de si mauvais temps, que nous nous pensasmes perdre au port aux saumons sur nos ancres, ne pouvant appareiller: mais le vent venant à s'appaiser au 13 dudit mois, nous nous mismes sous voilles, & arrivasmes à Québec le 20. Le lendemain nous eschouasmes nostre barque, & fismes descharger le reste des commoditez, & aussi tost que tout fut deschargé, Desdame fut despesché avec ne chalouppe luy septiesme, pour aller à Tadoussac mener des matelots, & ramener une barque que l'on avoit laissée avec quelques cinq hommes, pour la garder, attendant que l'on y fust pour la ramener, d'autant qu'il n'y avoit point de matelots, pour esquipper les deux barques.
Le 10 d'Octobre arriva la barque de Tadoussac, qui nous dit qu'un vaisseau de 50 à 60 tonneaux, estoit arrivé à Tadoussac pour faire pesche de baleine, 54/1038laquelle il n'avoit peu faire à la grande Baye, ny en autre port, & qu'il avoit esté mis hors, à ce qu'ils dirent, par monsieur de Grandmont, comme ils firent paroistre par leur commission qu'ils montrèrent au Baillif ayde de sous commis, qui estoit resté audit Tadoussac: il estoit armé de quatre pièces de canon de fonte verte, d'environ de sept à huict cens pesant chacune, deux breteuils, & le vaisseau bien armé avec vingt quatre hommes, un bon pont de corde bien pouessé, tout à l'espreuve du mousquet, ayant à la valeur de six à sept cens escus de marchandises, pour traitter, au reste tres-mal amunitionnez de vivres, qui les contraignit de prendre du Bailly deux barils de pois, demy baril de lard, qu'ils payèrent en chaudière de cuivre rouge, celuy qui y commandoit s'appelloit Guerard basque, qui s'estoit associé avec un Flamant, pour ce qui touchoit la marchandise de traitte.
Ledit Guerard escrivit un mot de lettre audit du du Pont, par laquelle il luy demandoit des castors, pour la moictié moins que l'on traittoit, pour les marchandises qu'il avoit, luy en envoyant le memoire. Voila ce que nous apprismes. De plus ils dirent qu'il venoit un vaisseau espagnol audit Tadoussac de deux cens tonneaux, pour faire sa pesche de balaine, & dit que durant que les vaisseaux estoient à Tadoussac, qui estoit[537] à l'Isle verte, & avoit veu partir ledit vaisseau de la Ralde de Tadoussac, & que presque toutes les nuicts il venoit avec une chalouppe au port, & oyoit la plus part 55/1039des discours qui se disoyent au vaisseau dudit sieur de Caen, jusques à son départ.
Note 537: [(retour) ]
Qu'il estoit.
De pouvoir y remédier il estoit impossible, pour n'avoir des matelots ny des hommes de main, affin de s'en servir en telles affaires, car il eut fallu au moins huict matelots d'ordinaire en l'habitation, & quelques dix ou douze quand il est question d'aller attaquer un ennemy, avec une vingtaine d'hommes, qui sceussent ce que c'est d'aller à la guerre, c'est ce qui ne se voit point à Québec, l'on pense estre trop fort, & que personne ne seroit[538] entreprendre en ces lieux, mais la meffiance est la mère de seureté, c'est pourquoy suivant les advis que souvent je donnois, l'on devoit remédier à la conservation du pays, & à l'asseurance des hommes qui y demeurent, qui estoit d'achever le fort ja commence, & y avoir de bonnes armes & munitions, & garnison suffisante qui s'y entretiendroit pour peu de chose, autrement rien ne se peut maintenir que par la force.
Note 538: [(retour) ]
Lisez n'oseroit.
L'on employa les ouvriers aux choses les plus necessaires de l'habitation. Ledit du Pont tomba malade de la goute le 27 de Septembre, jusques au 21 d'Octobre, & l'incommodité qu'il en sentoit, fit que pendant l'hyver il ne sortit point de l'habitation, pour son indisposition.
Je passay le temps à faire accommoder des jardins, pour y semer en l'Automne, & voir ce qui en reussiroit au printemps, ce que je fis y prenant un singulier plaisir, cette occupation n'estoit point inutille pour la commodité qu'en recevoit toute l'habitation, 56/1040à quoy personne n'avoit fait d'espreuve, car la plus part des hommes voudroient bien cueillir, mais rien semer, ce qui ne se peut, car l'on ne sçauroit dire en ces lieux combien on reçoit d'utilité des jardinages: un peu de soing & vigilance sert beaucoup à un homme de commandement, car s'il n'a de l'affection qu'à de certaine chose, malaisément peut il avoir beaucoup de commoditez sans main mettre, ou commander de ce faire, nos peres y estoient assez vigilans n'ayant autre soing que de prier Dieu & jardiner.