L'un de nos peres appellé le père Irenée[539], se resolut le 13 Décembre d'aller hyverner avec les sauvages, pour apprendre leur langue, & profiter quelque chose s'il pouvoit pour l'amour de Dieu: mais le 22 dudit mois, il retourna à son habitation, pour ne se pouvoir accommoder à la vie de ces peuples [540]: Ledit père y retourna pour la seconde fois[541], mais ne pouvant supporter la fatique, il s'en revint, & le père Joseph plus robuste & accoustumé à ceste vie, se délibera d'y aller passer trois mois de temps, qui estoit en bon temps, d'autant que la chasse de l'eslan se faisoit en quantité, où l'on ne mange que de la viande, bien que ce ne soit qu'à 57/1041cinq ou six lieues de nostre habitation, & partit le mesme jour qu'arriva ledit père Irenée qui fut le 17 de Janvier 1623.
Note 539: [(retour) ]
Le P. Irénée Piat.
Note 540: [(retour) ]
La cause de son retour, suivant Sagard, fut un peu différente. Le frère du sauvage qui s'était chargé du Père étant tombé malade, le pilotois décida que, «le mal ayant esté donné par un sauvage fort esloigné de là, on l'enverroit tuer par l'un des frères du malade... Le P. Irénée, estonné d'un si meschant conseil, & que sa presence ny ses remonstrances ne pouvoient en rien modérer ny divertir ces mauvais desseins (comme nouveau Apostre parmy un peuple gentil) il quitta là tout & s'en retourna au Convent pour y cathéchiser les François...» (Sagard, Hist. du Canada, p. 99.)
Note 541: [(retour) ]
Quoique le P. Irénée eût, sans aucun doute, l'intention de se former et s'habituer aux fatigues des missions, il paraîtrait, d'après Sagard, que ce second voyage n'était pas précisément une mission. Il allait avec le Frère Charles, à quelques lieues de Québec, chercher un élan, dont les sauvages avaient fait présent aux missionnaires. (Sagard, Hist. du Canada, p. 101 et suiv.)
Le 23 de Mars ledit du Pont retomba malade de ses gouttes ou il fut très-mal avec de si grandes douleurs, que l'on n'osoit presque le toucher, quelque remède que le Chirurgien luy peust apporter, & fut ainsi tourmenté jusques au septiesme de May qu'il sortit de sa chambre.
Le 19 de Mars il fit un temps fort violent accompagné de vens, tonnerre, gresle & esclairs, bien qu'en ce temps l'air est encore froid, & le pays remply de neiges & glaces.
Le 19 d'Avril l'on commença à accommoder une barque, pour aller à Tadoussac, ce qu'estant achevée le premier de May, elle partit avec Desdames sous-commis & hommes, & ledit du Pont n'y peust aller pour son indisposition. Le 16 d'Avril il y avoit un pied de neige en quelques endroits. Je semé toutes sortes de grains le 20 dudit mois derrière l'habitation, où les neges estoient plustost fondues qu'ailleurs, pour estre au midy & à l'abry du vent de Nortouest, qui est fort dangereux.
Le lundy 8 de May, nos ouvriers allant coupper du bois pour scier, le mal-heur en voulut à un jeune homme nommé Jean le Cocq, qu'une bûche roulant d'un lieu à autre passa par dessus luy, qui luy rompit le col, & luy escrasa la teste, & ainsi mourut pauvrement.
Le 10 dudit mois, le père Irenée se resolut d'aller à Tadoussac, pour essayer de faire quelque fruict aux sauvages de par delà, cela m'estonnoit, voyant 58/1042qu'il avoit assez à faire, & de quoy s'employer par deçà, à ce que je luy remonstré: mais ne le pouvant dissuader de ce voyage, il s'embarqua dans une chalouppe avec des sauvages qui le devoient mener: mais estant à Tadoussac il changea de resolution[542], & s'en revint à Québec le 22 dudit mois, & son entreprise fut rompue, & ne pût demeurer à Tadoussac avec nos gens, pour n'estre accommodé comme il eust desiré.
Note 542: [(retour) ]
«Les Sauvages du Père, dit Sagard, ayant esté abouchez par un autre plus grand nombre qui estoient là attendans d'autres de leurs amis pour aller à la guerre, ils furent persuadez d'estre de la partie, & de renvoyer ledit Père dans son Convent, jusques à un autre temps, qu'ils le reprendroient pour son dessein, tellement qu'il fallut qu'il s'en retournast dans un canot de Montagnais sans pouvoir passer plus outre, marry que son voyage ne luy avoit mieux succedé.» (Hist. du Canada, p. 109.)