Le 9 dudit mois de May j'envoyay mon beau-frere pour aller à cette assemblée 30 lieues de Québec amont ledit fleuve, où ils s'assemblerent tous pour prendre la resolution: la moitié desiroit la 137/1121 continuation de la guerre, autres de la paix: il fut en fin resolu de ne rien faire jusques à ce que tous les vaisseaux fussent arrivez, & que les Sauvages d'autres nations seroient assemblés, ce qui occasionna mon beau-frère de revenir le 21 dudit mois, & me dit ce qui avoit esté resolu. Le Pere Joseph Recolet baptisa un petit Sauvage de l'aage de 18 à 20 ans, qui fut nommé Louys[656], au nom du Roy, le 23 de May. Quelque temps après il s'en retourna avec les Sauvages, comme fit un autre [657] qui avoit esté instruit en France, qui sçavoit bien lire, escrire, & passablement parler latin.
Note 656: [(retour) ]
Ce jeune sauvage était Néogaouachit, fils aîné de Choumin, surnommé le Cadet. Il fut baptisé dans la chapelle de la cour à Notre-Dame-des-Anges, le jour de la Pentecôte, qui tombait cette année le 23 mai, et fut tenu sur les fonts par Champlain lui-même et par Madame Hébert. Pour quelque raison de prudence, l'auteur ne permit pas que le baptême eût lieu à l'église paroissiale. Après la cérémonie, on donna un grand festin à tous les sauvages, et Champlain voulut que son filleul vînt à l'habitation dîner à sa propre table. (Sagard, Hist. du Canada, pp. 541-563.)
Note 657: [(retour) ]
L'auteur paraît faire ici allusion à Pierre-Antoine Pastedechouan. (Voir Prem. établiss. de la Foy, I, 363; et Relat. 1633, p. 6.)
Le 7 de juin arriva un Canau où il y avoit deux François qui m'apportoient lettres des sieurs de la Ralde & d'Emery de Caen, qui estoient arrivez à Tadoussac le dernier de May 1627.
Le 9 dudit mois de juin arriva ledit Emery, lequel ayant deschargé & pris ce qui luy estoit necessaire pour sa retraitte, il s'en alla au trois Rivieres, & après luy avoir dit ce qui s'estoit passé de cette affaire touchant cette guerre, & l'utilité que la paix nous apporteroit de ce costé-là si on pouvoit la continuer: mais comme Emery fut arrivé où estoient les Sauvages, il ne sceut tant faire, ny tous lesdits Sauvages, qui estoient là, que neuf ou dix jeunes hommes écervelez n'entreprinsent d'aller 138/1122à la guerre, ce qu'ils firent sans qu'on les peust empescher, pour le peu d'obeissance qu'ils portent à leurs chefs, ils furent par la riviere des Yrocois, arrivant au lacq de Champlain, où ils rencontrerent un Canau dans lequel estoit trois Yrocois, qui sous feinte d'estre encore amis, les prirent, un se sauva, & amenèrent les deux aux trois rivieres, de là ils retournèrent devant la riviere des Yrocois, où se devoit faire la traitte, & là commencèrent à mal traitter ces deux prisonniers en leur donnant plusieurs coups de bâtons & arrachant à l'un les ongles des mains, & se delibérant les faire mourir, les faisant promener de Cabanne en Cabanne, & contraignant de chanter comme est leur coustume, voila ce qui fut cause de l'esperance rompue de cette paix par accident. Cependant ledit sieur Emery faisoit ce qu'il pouvoit en suitte de l'advis que je luy avois donné de maintenir cette paix avec les Yrocois, leur remonstrant le peu de foy & de parole, & ne pouvant rien faire avec eux, il m'escrivit une lettre, me faisant entendre toutes les nouvelles: que ma presence y eust esté fort requise, ce qui fut cause qu'aussitost je m'embarquay dans un Canau avec Mahigan aticq qui fut le quatorziesme de Juillet, où arrivant au lieu où estoient lesdits prisonniers, je sceu que le mesme jour le Reconcilié avoit coupé les cordes desquelles ils estoient liez, ne desirant pas qu'il mourussent que premièrement ils ne m'eussent veu, & tenu conseil sur ce qu'ils devoient faire. Après avoir sceu toutes ces nouvelles dudit Emery, je fus à terre voir nos Sauvages & lesdits prisonniers qui se disoient frères, 139/1123l'un aagé de vingt huict ans, beau Sauvage, & très-bien proportionné, & l'autre de dix-sept, qui me donnèrent de la compassion de les voir, & bien aise de ce qu'ils avoient esté delivrez des tourments qu'on leur vouloit faire souffrir.
Le conseil fut assemblé sur ce que je leurs dy qu'ils avoient fait une grande faute de permettre à ces Sauvages d'avoir esté à la guerre, & grande lascheté à ceux qui y avoient esté d'avoir eu si peu de courage que les prendre sous ombre d'amitié, & les ayant si mal traittez comme ils avoient fait, & qu'asseurément cela leur pourroit estre vendu fort cher si l'on n'y trouvoit quelque remède, que les ennemis ne pourroient plus avoir subject de se fier en leurs paroles, que cecy estoit la deuxiesme mechanceté qu'ils leurs avoient faicte, & l'autre estoit qu'allant traitter de paix avec lesdits Yrocois, qui les avoient bien receus, cependant en s'en retournant ils avoient assommé un des leurs, & que leur bonté leur avoit pardonné.
Estans tous assemblez je leur donnay à entendre qu'ils considerassent combien de bien ils recevoient de la paix au prix de la guerre, qui n'apporte que plusieurs malheurs, qu'ils sçavoient comme ils en avoient esté par le passe: que pour nous cela nous importoit fort peu: mais que la compaission que nous avions de leur misere nous obligeoit, les aymant comme frères, de les assister de nostre bon conseil, de nos forces contre leurs ennemis quand ils voudroient leur faire la guerre mal à propos, laquelle ils n'avoient encore commencée si ce n'estoit les subjects qu'ils leurs en avoient donné, dont ils 140/1124pourroient en avoir du ressentiment si nous ne taschions d'y apporter le remède, & aussi qu'ils sçavoient bien que la guerre estant, toute la riviere leur seroit interdite & n'y pourroient chasser ny pescher librement sans courir de grands dangers, crainte & apprehension, & eux principalement qui n'avoient point de demeure arrestée, vivans errans par petites troupes escartées, dont ils se rendent autant plus foibles, & que s'ils estoient tous assemblez en un lieu comme font leurs ennemis, & que c'est ce qui les rend forts. De plus qu'ils considerassent combien ils pourroient endurer de necessitez pour ce subject: Ainsi se tindrent plusieurs autres discours, que pour moy recognoissant l'utilité de la continuation de cette paix il eust esté à propos de bien traitter les deux prisonniers, les renvoyer sans aucun mal, & donner quelque presens aux chefs de leurs villages pour payer la faute qu'ils avoient commises en la prise de ces deux prisonniers, suivant leurs coustumes, & remonstrant aussi qu'ils n'avoient pas esté pris du consentement des Capitaines ny des Anciens, mais de jeunes fols, & inconsiderez qui avoient fait cela, dont tous en avoient conceu un grand desplaisir.
La pluspart, & tous d'un consentement, après que chaque Capitaine eut fait sa harangue, ils se resolurent de renvoyer l'un des prisonniers avec le Reconcilié qui s'y offrit, & deux autres Sauvages, accompagnez de presens pour donner aux Capitaines des villages ou ils alloient mener le prisonnier, laissant l'autre en ostage jusques à leur retour: & pour faire plus valoir leur Ambassade, ils nous 141/1125demandèrent un François avec eux: le leur dis que s'il y en avoit quelques-uns qui y voulussent aller, que pour moy j'en estois comptant: il s'en treuva deux ou trois moyennant qu'on leur donnast quelque gracieuseté pour leur peine, & la risque qu'ils pouvoient courir en ce voyage, l'un d'eux appellé Pierre Magnan, qui avec la volonté qu'il avoit, & la commodité qu'on luy promit, il se delibere de faire le voyage avec le Reconcilié, deux Sauvages & l'Yrocois, lesquels s'accommodèrent des choses les plus necessaires, & partirent le 24 dudit mois, & moy le mesme jour m'en retournay à Quebec, où j'arrivay le lendemain, y trouvant ledit du Pont, qui estoit arrivé le 17 lequel me dist que ledit sieur de Caen voyant qu'il ne s'estoit point embarqué en la Flecque, vaisseau qui venoit pour la pesche de Baleine, qu'il luy avoit escrit & prie que s'il treuvoit moyen de passer en quelque vaisseau pour s'en venir hyverner en ce lieu qu'il luy feroit un singulier plaisir, pour avoir l'administration des choses qui dependoient de son service.
Ce que voyant, tout incommodé qu'il estoit, pour l'instante prière qu'il luy en avoit faicte, il s'estoit embarqué en un vaisseau de Honnefleur pour venir à Gaspay & de là prit une double chalouppe avec six à sept Matelots & son petit fils pour s'en venir à Québec, où en chemin il avoit receu de grandes incommoditez de ses gouttes, ce qui en effect estonna un chacun, & mesme ledit de la Ralde, à ce qu'il me dist, qu'il n'eust jamais creu que ledit du Pont eust voulu se mettre en un tel risque ayant l'incommodité qu'il avoit.
142/1126Ledit Emery me manda que depuis mon département frère Gervais[658] Recolet avoit baptisé un Sauvage appelle Tregatin[659], lequel estant proche de la mort le voulut estre, & le demanda trois fois, ne voulant adjouter foy aux superstitions des Sauvages, promettant que si Dieu luy redonnoit la santé il se feroit instruire aussitost après son baptesme, il recouvra la santé, mais il n'a pas suivy ce qu'il avoit promis, le tout à sa plus grande condemnation, si Dieu ne l'assiste.