CHAPITRE II.

Le 25 du mois d'Avril[717] Desdames arriva avec la chalouppe de Gaspey, qui dit n'avoir veu aucuns vaisseaux, ny les Sauvages, & n'en avoit sceu aucunes nouvelles, sinon que quelques uns qui venoient du costé d'Acadie, qui dirent y avoir quelques huict vaisseaux Anglois[718], partie rodant les costes, autres faisant pesche de poisson: que Juan Chou Capitaine Sauvage des Canadiens leur avoit fait bonne réception selon leur pouvoir, s'offrant que si le sieur du Pont vouloit aller en leur païs, au cas que nos vaisseaux ne vinssent, qu'il ne manqueroit d'aucune chose de leur chasse, ce faisant faire une petite maison en quelque endroit.

Note 717: [(retour) ]

Cette date est évidemment fautive. Desdames ne pouvait pas être si tôt de retour de Gaspé; au reste l'auteur nous dit lui-même (p. 202) que la chaloupe ne partit que le 17 mai. Desdames serait-il arrivé le 25 de mai, c'est-à-dire, au bout de huit jours? Il n'y a guère d'apparence qu'il eût pu faire un pareil voyage en si peu de temps; d'ailleurs, l'auteur donne à entendre plus loin (p. 224) que la chaloupe ne revenait pas assez vite au gré de Du Pont. Elle avait donc dû être un bon mois à ce voyage. D'un autre côté, elle arriva à Québec un vendredi, puisque, le surlendemain dimanche, on lut publiquement les commissions de Champlain et de Pont-Grave (ci-après, p. 227). Il faut donc conclure que Desdames arriva ou le l5 ou le 22 de juin. Or deux raisons nous font croire que ce fut plutôt le 15: d'abord la faute typographique s'explique plus naturellement; ensuite, il paraît évident qu'il s'écoula plusieurs jours entre l'arrivée de la chaloupe et le départ de Boullé avec la barque (voir ci-après, p. 228 et suivantes). Desdames arriva donc de Gaspé vraisemblablement le 15 de juin.

Note 718: [(retour) ]

L'amiral David Kertk, parti de Gravesend le 5 avril 1629 avec six vaisseaux et deux pinasses, avait quitté les côtes d'Angleterre le 20 du même mois, et il devait être dans les environs de Canceau dans la première quinzaine de juin; puisqu'il arriva à Gaspé le 25 de ce mois. (Pièces justificatives, n. V.)

223/1207De plus qu'il prendroit 20 de nos compagnons qui partiroient[719] parmy les siens pour y passer l'hyver ou ils n'auroient aucune faim, moyennant deux robbes de castors pour chaque homme: Ce n'estoit pas peu de treuver tant de courtoisie & de retraite asseurée parmy eux, beaucoup mieux qu'avec nos sauvages: ils nous apportèrent un baril & demy de sel, sans ce que ceux de la chalouppe ayderent aux peres religieux, lesquelles choses en ce temps là ils prisoient plus que de l'or. Il nous confirma comme les Anglois avoient bruslé tous les vivres qui restoient aux Pères Jesuistes, qu'ils avoient donné quelques six barils de farine aux Sauvages moitiée guerre moitiée marchandise: qu'ils avoient une grande aversion contre les ennemis, notamment contre les François renégats qui les avoient emmenées: Et tout ce que nous avons sceu des Sauvages, il nous le confirma touchant le combat, sçavoir qu'un petit vaisseau François arrivant sur ceste affaire, ne voulant estre de la partie, se sauva partie à la rame & à la voile, & cogneut-on que c'estoit le Reverend Père Norot[720] Jesuiste, qui s'estoit separé depuis long temps d'avec ledit de Roquemont, s'ils eussent eu quelque homme de conduitte & hasardeux, ils eussent entré facillement en la riviere pour venir à Québec nous secourir, ce qui l'occasionna de s'en retourner en France, n'ayant emmené en Angleterre que les Capitaines & Principaux, & le petit Sauvage que l'on remmenoit en son païs: que le général Guer[721] avoit esté dix jours à se r'accommoder 224/1208à Gaspey, qu'ils n'avoient bruslé les barques ny chalouppes à l'Isle de Bonaventure, ny autres lieux comme on nous avoit dit: que l'on avoit donné deux vaisseaux pour rapasser les François en France, avec partie des maris, femmes & enfans, qui coururent depuis plusieurs fortunes & dangers, tant aux costes d'Espagne qu'ailleurs[722], desquels naufrages ils s'estoient sauvez, fort incommodez de toutes choses: voilà ce que les effects de ceste guerre causerent au commencement en la Nouvelle France aux Anglois, ils faisoient bien d'aller en ces lieux, voyant qu'ils ne pouvoient rien faire en l'isle de Ré, où tout leur avoit mal succedé.

Note 7191: [(retour) ]

Qu'il partiroit, ou distribueroit.

Note 720: [(retour) ]

Noirot. (Voir ci-dessus, p. 208.)

Note 721: [(retour) ]

Guer, pour Kertk.

Note 722: [(retour) ]

Voir Sagard, Hist. du Canada, liv. IV, ch. IX, X.

Entendant de si tristes nouvelles nous voyant comme hors d'esperance de tout secours, nous jugeasmes qu'il n'estoit plus temps de temporiser[723], mais bien de remédier de bonne heure à ce que nous pouvions avoir affaire; nostre petite barque estoit toute preste, ledit du Pont s'estoit resolu de s'en aller dedans sans attendre la chalouppe davantage, craignant qu'elle ne tardast trop, & partant trop tard que malaisément l'on trouveroit des vaisseaux aux costes pour estre possible partis, qu'en chemin faisant pour le plus seur, si nos vaisseaux devoient venir, ils les rencontreroient, ou ladite chalouppe qu'ils emmeneroient avec eux. Ledit du Pont avoit eu de la peine à se resoudre à cause de l'incommodité de ses goutes, mais luy ayant bien remonstré qu'il avoit bien quitté sa maison pour s'embarquer en un meschant petit vaisseau, & de 225/1209plus qu'il estoit venu à Gaspey parmy tous les dangers de la guerre aussi malade qu'il estoit: davantage qu'il s'estoit mis dans une chalouppe de Gaspey pour venir à Québec avec de si grandes incommoditez qu'on ne l'auroit creu, si on ne l'avoit veu, que ce n'estoit pas de mesme en ceste occasion plus pressante, d'autant que son âge & la réputation qu'il avoit entre les navigeans de ces costes, estoient cause qu'avec les Capitaines & maistres des vaisseaux desquels il estoit cogneu, plus facilement il treuveroit partage, & pourroit plus asseurément contracter avec lesdits chefs des vaisseaux pour le passage; pour sa personne il n'alloit pas dans une chalouppe comme il estoit venu de Gaspey avec de grandes douleurs & incommoditez, mais en une barque fort gentille & bien accommodée, y ayant sa chambre où il seroit très-bien, & avec des personnes qui l'assisteroient, en luy portant toute sorte de respect, pouvant recouvrir plus de rafraichissement le long des costes, changeant d'un jour à autre de lieu que non pas à Québec où il n'y avoit rien: qu'il se trouvoit fort peu de personnes qui voulussent demeurer à l'habitation sans vivres. Que pour sa personne seule il falloit empescher quelquesfois quatre hommes à l'assister & secourir, lesquels ne pourroient demeurer avec luy, de sorte que force leur seroit de l'abandonner pour aller chercher leur vie de jour à autre: Que de tenter la fortune de repasser en France luy seroit chose meilleure que de souffrir de si grandes necessités, ne pouvant plus rien esperer de Québec, ayant le peu qu'il y avoit esté conservé pour luy seul, ce que je ne pensois 226/1210pas qu'il peut faire, il me dist que pour le voyage qu'il avoit fait de France à Québec, il n'estoit pas à s'en repentir, mais trop tard, je luy dis, Vous sçaviez aussi bien que moy la façon comme l'on nous traitte en ces lieux, où les necessitez ont plus régné que les biens-faits de ceux qui ont cette affaire, vous n'estes point novice en cela, un autre se pourroit excuser, mais vous avez trop d'expérience pour sçavoir & cognoistre ce qui en est: car si à Québec vous aviez les commoditez approchantes de ce qu'il vous faudroit je vous conseillerois d'y demeurer. En fin comme j'ay dit cy-dessus, il se resolut de s'embarquer & laisser le sieur de Marais [724], fils de sa fille en sa place, & emporter avec luy quelque 1000 castors pour subvenir aux frais de la despence, qui furent embarquez. Cela resoulu, le lendemain il me dist si j'aurois agréable qu'il fit lire sa commission que luy avoit donnée le sieur de Caën, afin qu'un chacun sceust la charge qu'il luy avoit donnée en ces lieux, craignant que ledit de Caën ne luy donnast ses gages, lors qu'il luy demanderoit, je luy dis que cela ne m'importoit pas beaucoup, mais qu'il commençoit bien tard, parce que ledit de Caën, outre le droict qui luy pouvoit appartenir, s'attribuoit des honneurs & commandemens qui ne luy appartenoient pas, anticipant sur les charges de Vice-Roy, luy monstrant les principaux points. Pour ce qui touchoit le trafic & commerce de pelleterie il y avoit toute puissance, qu'en cela les articles de sa Majesté nous gouvernoient, à 227/1211quoy il se falloit arrester: En outre j'avois bonne commission en forme, selon la volonté de sa Majesté, & de Monseigneur le Vice-Roy, & celle dudit sieur de Caën ne pouvoit estre de telle consideration.