Note 774: [(retour) ]
Ces derniers mots doivent se rattacher à la phrase suivante: «Ne luy en desplaise, ceste action n'estoit bonne...»
Le Général Quer demande à l'Autheur certificat des armes & munitions du fort & de l'habitation de Québec. Mort malheureuse de Jacques Michel. Plainte contre le Général Quer.
CHAPITRE VI.
Le dit Général Quer me demanda le certificat des armes & munitions, & autres commoditez qui estoient tant au fort qu'à l'habitation, que son frère Louis Quer m'avoit donné, auquel il avoit fait une grande reprimende, disant qu'il ne sçavoit ce qu'il avoit fait, sans sçavoir s'il y avoit paix entre la France & l'Angleterre, qu'il respondroit de tout ce qui estoit audit certificat, qu'il ne vouloit point que l'on vit aucune chose signée de sa main, ne sçachant la consequence de cela, & le desplaisir que l'on pouvoit rendre à ses amis, je luy dis Monsieur cela ne vous peut apporter tant de desplaisir que vous le dites, puisque vous avez donné tout pouvoir au Capitaine Louis de traiter avec moy, en vertu des Commissions qu'avez du Roy d'Angleterre, ayant pour agréable tout ce qu'il feroit comme vostre personne, autrement ce seroit le desobliger, en ne tenant sa parole, & vous en desadvouant le pouvoir que luy avez donné: Je ne le desadvoue point (dit-il) pour ce qui est de la composition qu'il vous a faite, je la maintiendray au 283/1267péril de ma vie, mais pour ce qui est du certificat, cela est fait depuis ladite composition, & par consequent il ne vous pouvoit donner le certificat sans charge, ou en composant, pendant que vous estiés encore maistre du fort, & par ainsi je vous prie me le donner. Il y a assez de personnes qui sçavent l'estat de la place, & ce qui y est, estant en Angleterre l'on vous en donnera un s'il est jugé à propos, & toute autre sorte de courtoisie. Voyant qu'il se mettoit en colère, & que je ne le pouvois retenir, je luy donnay le certificat, luy disant qu'il n'estoit point de besoin de se mettre en colère pour si peu de sujet, que véritablement je le desirois avoir pour ma descharge. Vous l'estes (me dit il) assez, l'on sçait bien le miserable estat auquel vous estiez réduits, & le peu de commoditez qui sont en armes & munitions tant au fort qu'à l'habitation.
Deux ou trois tours après ledit Jacques Michel estant saisi d'un grand assoupissement, fut trente cinq heures sans parler, au bout duquel temps il mourut rendant l'âme, laquelle si on peut juger par les oeuvres & actions qu'il a faites, & qu'il fit le jour d'auparavant, & mourant en sa religion prétendue, je ne doute point qu'elle ne soit aux enfers: car le jour précèdent il avoit tellement juré & blasphemé le nom de Dieu que j'en avois horreur, faisant mille sortes d'imprécations contre les bons Pères Jesuistes, & des habitans de S. Malo: disant, Qu'il se rendroit plustost forban qu'il ne leur eust rendu quelque signalé desplaisir, deust il mourir. miserablement. Je ne me peus tenir de luy dire, Bon Dieu! comme pour un reformé vous jurez, 284/1268sçachant si bien reprendre les autres quand ils le font. Il est vray, dit-il, mais je suis tellement outré de passion & de colère contre ces chiens de Malouins Espagnols, qui m'ont rendu de grands desplaisirs, & aussi serois-je content si j'avois frappé ce Jesuiste qui m'a donné un desmenty devant mon Général.
Ce desplaisir qui luy estoit si sensible n'estoit alors pas tant pour les Malouins & le Pere Jesuiste comme pour le sujet des Anglois, desquels il se plaignoit grandement de l'avoir très-mal traitté, & peu recogneu, contre les promesses qu'ils luy avoient faites.
Il se plaignoit aussi de l'arrogance insupportable de son Général, pour un marchand de vin qu'il avoit esté, estant à Bordeaux & à Coignac, & cogneu ignorant à la mer, qui ne sçait que c'est que de naviger, n'ayant jamais faict que ces deux voyages, & veut faire de l'entendu par ses discours pleins de vanité à ceux qui ne le cognoissent pas bien, il trenche du Seigneur, il ne sçait que c'est d'entretenir d'honnestes hommes, il veut que tout luy cede, & ne veut croire aucun conseil, qu'alors qu'il n'en peut plus, comme il fit dés l'année passée, en laquelle sans moy il vouloit quitter le vaisseau de Roquemont, & ne l'eust jamais pris sans l'ordre que je luy donnay, il le vouloit aborder, mais je ne voulus y consentir, luy disant. Si nous l'abordons nous sommes perdus ne vous y frotez pas, je cognois mieux les François en ces choses que vous, qui n'avez que des gens mal faits en vostre vaisseau, hors les Canoniers & Officiers: c'est pourquoy il les faut battre à coups de canons, dont nous avons 285/1269 l'advantage, les contraignant à se rendre, vous conseillant encore une fois que si jamais vous rencontriez des François sur mer de ne les aborder, ils sont plus adroits & courageux que les Anglois, qui remportent à l'abordage. Il creut mon conseil, me remettant tout l'ordre du combat, en quoy il avoit raison; car il y estoit peu expérimenté, comme il est encore, & son frère Thomas Quer, ils prennent des commandemens desquels ils n'en sçavent pas les charges, il leur faudroit estre encore vingt ans pour l'apprendre, & avoir esté élevé & nourry jeune garçon pour sçavoir bien ce qui est necessaire à un Capitaine de mer, autrement ils feront de lourdes fautes, mettant souvent la conduitte entre les mains d'un Maistre ou Pilote ignorant qui sera dans leur vaisseau. Quand il fut arrivé à Londre, il se vantoit que c'estoit luy qui avoit tout faict, plusieurs honnestes hommes qui le cognoissoient bien & moy aussi me disoient, Quer emporte la gloire de ce que vous avez faict: & de faict ils ont usé envers moy d'ingratitude; Car outre mes appointements ils me devoient donner recompense, ce qu'ils n'ont faict: m'ont refusé le commandement de l'un de leurs vaisseaux pour mon fils, je les avois instalé en ceste affaire où ils ne cognoissoient rien, & n'y fussent jamais venus sans moy, ils me traittent mécaniquement en mon vaisseau: & non, comme j'ay appris, allant à la mer, ils m'ont donné un yvrogne qui est fol pour mon Lieutenant, pour prendre garde sur mes actions: Je le veux chasser de mon vaisseau, ou luy feray un mauvais party, c'est un coquin sans courage, s'il se presente quelque occasion de combatre 286/1270je le meneray comme il faut, ils auront encores recours à moy, je le sçay bien, ils n'en sont pas où ils pensent, tout ainsi que j'ay eu moyen de donner l'industrie d'instruire cette affaire, je sçay aussi les moyens de les en faire sortir, & leur apprendre & à d'autres, qu'ils ne doivent jamais mescontenter une personne comme moy: Il y a des Flamans assez & d'autres nations, quand un moyen me faudra, j'en trouveray d'autres, ils ont faict tout à leur plaisir, il faut patienter, il sçait bien que je ressens un grand desplaisir, mais il ne fait pas semblant de le cognoistre, il me fait bon visage, mais il voudroit que je fusse mort, je luy suis maintenant à grand'charge, j'ay laissé ma patrie, comme ils ont fait, pour servir un estranger, jamais je n'auray l'âme bien contente, je seray en horreur à tout le monde, sans esperance de retourner en la France, l'on a fait mon procez, ainsi qu'on m'a dit, mais puis que l'on me traitte de toutes parts comme cela, c'est me mettre au desespoir, & faire plus de mal que jamais je n'ay fait, ne pouvant que perdre la vie une fois, mais je la puis bien faire perdre à beaucoup si l'on me desespere, tous ces discours ne se passoient pas sans jurer.
Je luy donnois courage, en luy disant, Ne vous desesperez point, il y a des remèdes par tout, horsmis à la mort, il y a des personnes qui ont fait des choses plus attroces que ce que vous avez faict, vous avez raison de vous repentir de ce qui s'est passé, & croy tant de vous, que si aviez à recommencer, que vous ne le voudriez entreprendre, ains plustost mourir. Il est vray, me disoit-il: Nostre Roy est 287/1271bon & juste, pardonnant à plusieurs qui ont grandement offensé sa Majesté. Elle peut, luy dis-je, vous donner abolition en vous amendant & recognoissant vos fautes, en le servant fidèlement à l'advenir, vous serez en consideration tant pour vostre courage, que pour l'expérience qu'avez acquise en la mer, l'on a affaire d'hommes du mestier que vous menez, l'on ne vous voudra pas perdre quand l'on remonstrera à sa Majesté le service que vous luy pouvez rendre à la navigation: changez vostre volonté, & vous resoudez de retourner en vostre patrie, pour moy où j'auray moyen de vous y servir je le feray de bon coeur: Il me dit qu'on luy avoit escrit de France qu'il auroit la grâce, s'il s'en vouloit retourner, mais qu'il ne s'y fieroit pas qu'il ne l'eust seellée, & outre que jamais il ne voudroit se tenir à Dieppe, & qu'il iroit en autre ville de France, cela seroit très bien fait, luy dis-je.
Je sçay que la maladie qu'il eust, n'estoit que ce remors de conscience qui le bourreloit, & vouloit tesmoigner aux Anglois qu'il avoit un autre desplaisir, se couvrant du mescontentement qu'il avoit des Malouins, & du Père Jesuiste, & de son fils, dont il se plaignoit grandement, mais la vérité estoit que cet homme estoit fort pensif, triste, & mélancolique, de se voir mesprisé de sa patrie, abhorré du monde, retenu pour un perfide & traistre François, qui meritoit un chastiment rigoureux (& tous ceux qui font le semblable, ne peuvent marcher la teste levée) & monstré au doit d'un chacun, mesme les Anglois entr'eux l'appelloient traistre, disant, Voyez cestuy là qui a vendu sa patrie, 288/1272& autres qui l'ont reniée, pour un peu de mescontentement qu'ils disent avoir eu en France. Il sçavoit tres-asseurement que ces discours se tenoient, aussi est-ce un puissant ennemy, que celuy qui a la conscience chargée de si vilaines, detestables meschantes trahisons: il avoit raison d'avoir l'âme bourrelée, & mourir de desplaisir, plustost que survivre, & fut là le sujet de sa mort, & non ce que Quer & autres disoient, que c'estoit pour n'avoir donné un souflet au Père Jesuiste qui estoit la mesme sagesse & vertu [775], ayant bien tesmoigné aux voyages qu'il a fait dans les terres.