Au moment même où il prononçait ces paroles, il crut entendre surgir du fond de l'eau des sons métalliques, comme si quelqu'un là-bas était en train d'accorder un instrument.
—Tiens, tiens, voilà le Neck lui-même qui arrive! Je l'entends accorder son violon. Eh bien, voyons maintenant si tu sais mieux jouer que moi! s'écria Lars Larsson on riant. Mais je ne peux pas rester ici toute la nuit à attendre que tu veuilles bien commencer, continua-t-il, tourné vers la cascade. Maintenant il faut que je m'en aille; mais je te promets de m'arrêter sur le prochain pont pour écouter si tu es capable de te mesurer avec moi.
Il continua son chemin, et tandis que le ruisseau poursuivait dans la forêt sa route tortueuse, le musicien se remit à penser aux choses d'autrefois:
—Je me demande ce qu'il en est du petit ruisseau qui longe la cour de notre ferme. Je voudrais bien le revoir encore une fois. Je devrais bien passer chez nous de temps en temps pour voir comment ma mère se tire d'affaire, maintenant que mon père est mort. Mais avec toutes mes occupations, cela devient presque impossible. Avec toutes mes occupations actuelles, dis-je, je n'arrive pas à m'intéresser à autre chose qu'à mon violon; dans toute la semaine, il n'y a guère de soir où je sois libre.
Un moment après il rencontra de nouveau le ruisseau, ce qui changea le cours de ses idées. Cette fois, le ruisseau n'arrivait pas en cascades tapageuses mais en flots calmes et profonds. Sous les feuillages gris dans la nuit, il paraissait d'un noir luisant, charriant encore quelques touffes d'écume blanche, souvenirs des cascades passées.
Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment.
—Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve.
Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau.
Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées. S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux, c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués.
En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été très prudent en se vantant devant le Neck.