Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua:

—Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit suivante je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et le grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord, lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi, et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ.

L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir profond.

—Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve, l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si plein de sens que je me suis réveillé en sursaut.

Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à moitié fermés. Il avait l'air de dire:

—Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai bien voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux.

Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là. Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré tout envie de continuer l'entretien.

—Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers, répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le sanctuaire.

Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence. Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner encore plus impatiemment qu'avant.

—Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis prier dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase. En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam. Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la puissance de l'Islam.