Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer.

—Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis expliquer au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante. Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers munis de brosses et de pots de couleurs.

—Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas déjà, que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer Allah.

Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle humiliation.»

L'étranger poursuivit son exposé.

—Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem.

Mais maintenant, tu vas entendre ce qui m'est arrivé la nuit passée. Il faisait un clair de lune merveilleux, le temps était superbe et j'étais sorti tout seul pour faire une promenade tranquille à travers la ville sainte. Je me trouvais en dehors de l'enceinte sur le sentier étroit qui contourne les murs, et au cours de la promenade mes pensées s'en furent vers des temps si reculés que je ne me rappelais plus guère où j'étais. Tout d'un coup je me sentis fatigué, et je me demandais si je n'allais pas bientôt arriver à une porte de l'enceinte par où rentrer dans la ville et regagner ainsi mon auberge par le plus court. Au moment même que je rumine cela, j'aperçois un homme en train d'ouvrir une grande porte dans l'enceinte tout près de moi. Il l'ouvrit toute grande devant moi, me faisant signe de passer. J'étais tout à ma rêverie et ne me rendais pas compte jusqu'où j'avais poussé ma promenade. J'étais bien un peu surpris de trouver une porte à cet endroit précis, mais je n'y pensais déjà plus au moment de passer. À peine eus-je traversé l'arche profonde, que les deux battants se refermèrent avec un bruit formidable. Je me retournai vivement mais derrière moi il n'y avait plus qu'une porte murée, celle-là précisément que vous appelez la Porte Dorée. Devant moi était la place du Temple, le vaste plateau du Haram, au milieu duquel se dresse la mosquée d'Omar. Et tu sais bien qu'aucune porte de l'enceinte n'y mène, excepté la Porte Dorée qui n'est pas seulement fermée, mais murée.

Tu dois comprendre que j'ai cru devenir fou, que j'ai cru rêver, et qu'en vain j'ai cherché une explication du mystère. Je cherchai des yeux l'homme qui m'avait fait passer par là. Il avait disparu et je ne pus le retrouver. Mais alors je l'ai revu d'autant plus distinctement dans mon esprit: la haute stature un peu voûtée, les beaux cheveux bouclés, le doux visage, la barbe fendue. C'était Jésus-Christ, devin, encore Jésus-Christ!

Et dis-moi maintenant, toi qui peux soulever le rideau du mystère, que signifient mes songes et mes visions, que signifie surtout le fait indéniable que j'ai passé par la Porte Dorée? Encore à cette heure je ne comprends pas comment cela s'est fait, mais je l'ai fait. Dis-moi maintenant ce que signifient ces trois choses?

Le drogman traduisit encore cela à Mésullam, mais le devin persista dans son attitude de méfiance et de méchante humeur. «Il est sûr et certain que cet étranger veut se moquer de moi, se dit-il. Peut-être pense-t-il provoquer ma colère en parlant du Christ avec une telle insistance!»