Il était évident, même pour ceux qui ne comprenaient pas les grands événements politiques, que la puissance de l'Église allait croissant. N'importe qui pouvait constater que partout se fondaient de nouveaux couvents, et que des foules de pèlerins commençaient à affluer en Italie tout comme au temps jadis. En bien des endroits on vit restaurer les vieilles églises délabrées, des mosaïques dégradées furent remises en état et les trésors des églises se remplirent de châsses dorées et d'ostensoirs incrustés de diamants.
Au beau milieu de cette période de prospérité, le peuple romain fut alarmé par la nouvelle que le pape était tombé malade. On prétendait que sa maladie était fort inquiétante. Un bruit allait jusqu'à affirmer qu'il était mourant.
À vrai dire, son état était tout à fait critique. Les médecins du pape publiaient des bulletins qui ne donnaient presque plus d'espoir. On faisait remarquer que le grand âge du malade—il avait déjà quatre-vingts ans—rendait bien improbable qu'il survécût.
Cette maladie du pape jeta naturellement la consternation dans toutes les églises de Rome; on se mit à faire des prières pour son rétablissement. Les journaux étaient remplis de communications sur le cours de la maladie. Les cardinaux commençaient à prendre des mesures en vue de préparer l'élection d'un nouveau pape.
Tout le monde déplorait la disparition imminente de l'illustre souverain. On craignait que la fortune qui avait accompagné la bannière de l'Église sous Léon XIII, ne lui fût pas fidèle sous un successeur. Beaucoup avaient espéré que ce pape réussirait à reprendre Rome et les États pontificaux. D'autres avaient rêvé qu'il ramènerait quelque grand pays protestant dans le giron de l'Église catholique.
À mesure que les heures passaient, l'inquiétude, la désolation augmentaient. Il y en eut même qui, à l'arrivée de la nuit, ne purent se résoudre à aller se coucher. Les églises restaient ouvertes jusqu'à minuit passé pour permettre aux gens affligés d'y entrer pour prier.
Parmi cette foule en prière il y eut certainement plus d'un pauvre diable qui s'écria: «Seigneur, prenez ma vie au lieu de la sienne! Laissez-le vivre, lui qui pourra encore tant faire pour votre gloire, et éteignez en échange la flamme de ma vie qui brûle sans profit pour personne!»
Mais si l'ange de la mort avait pris au mot un de ceux qui priaient ainsi, se présentant subitement devant lui, la faux levée pour exaucer son vœu, on peut se demander comment il se serait comporté. Probablement il aurait au plus vite rétracté une offre si inconsidérée et demandé la grâce d'accomplir toutes les années de vie qui lui étaient primitivement destinées.
À cette époque-là, une vieille femme habitait dans un des taudis noirs qui se trouvent sur la rive du Tibre. Elle était de ceux qui chaque jour rendent grâce à Dieu de leur existence. Le matin, elle vendait des légumes au marché et c'était là un métier qui lui convenait admirablement. Elle trouvait que rien ne saurait être plus gai qu'un marché au matin. Toutes les langues étaient en mouvement pour crier les marchandises, les clients se bousculaient devant les tables, en choisissant et en marchandant, et plus d'une bonne plaisanterie s'échangeait entre eux et les vendeurs. Parfois, elle faisait de bonnes affaires, écoulant tout son stock, mais même si elle ne vendait pas un radis, elle se trouvait à l'aise parmi les fleurs et la verdure dans l'air frais du matin.
Le soir, elle s'offrait une autre joie, plus grande encore celle-là. Alors son fils venait la voir. Il était prêtre, attaché à une petite église des quartiers indigents. Les pauvres prêtres qui y officiaient n'avaient guère de quoi vivre, et la mère craignait que son fils ne souffrît de la faim. Cette crainte même lui procurait un plaisir infini: elle lui servait de prétexte à le gaver de friandises quand il venait la voir. Il regimbait, ayant des dispositions pour une vie de discipline sévère et de renoncement, mais la mère se désespérait tellement devant son refus qu'il devait toujours finir par céder. Pendant qu'il mangeait, elle tournait dans la pièce en bavardant de tout ce qu'elle avait observé le matin pendant les heures de marché. C'étaient des choses fort profanes, tout cela, et parfois il lui venait à l'idée que son fils pourrait s'en offusquer. Alors elle s'interrompait au beau milieu d'une phrase et se mettait à parler de choses élevées et sérieuses, mais le prêtre ne pouvait s'empêcher de rire.