Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.
Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter la joyeuse compagnie de si bonne heure.
Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.
Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait souhaiter.
Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient irritable et querelleur.
Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie. Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler. C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.
La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.
Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?
Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette idée.
Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin, il supplie, il implore...