Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent obstinément fixés sur le plancher.

On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne, invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a fait alors.

—Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis. Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.

—À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir partir.

Et les petits avaient promis.

—Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore cela, avait-elle dit.

Ils avaient encore promis cela.

Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.

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Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit heures du soir.