Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.
Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait trouvé moyen d'installer son lit à elle.
Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!
Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues, personne n'y serait admis.
Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les enfants.
Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait déjà. Ce n'était pas à nier.
L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que vengeance et méchanceté, tout cela!
Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?
Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort. Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur. Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.
Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le faire dormir.