—Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père, diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire, mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement pour faire de la peine à Mère.

Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir en bonne humeur.

—C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.

Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre. Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause de Père.

Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de père.

Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais ils sentent une colère croissante monter en eux.

Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.

C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus digne et plus réconfortant.

À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.

Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.