Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre l'autre, lisent un roman de Jules Verne: Cinq semaines en ballon. Le livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur, l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.

Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes, d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins. Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard. Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite. Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand. L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce monde.

Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux, aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas par négligence, mais par goût et par habitude.

Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus dépendre de la charité des autres.

Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause de sa femme et des petits.

C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute, elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard, car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.

Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout. Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût ivre ou non, de toutes les façons imaginables.

Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se créer un petit monde à part, plein de machines, de projets d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le montrer.

—Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se dit-il. Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose maintenant que je m'en charge.

Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils répondraient bien autrement.