Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus. Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il leur arrive même de proférer des jurons.
Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues. C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.
Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être condamnés à l'encellulement à perpétuité.
Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution. Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.
Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre, elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa maladie.
Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!
Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle, et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les choses se passaient chez eux.
Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre, mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus vite qu'il ne les avait données.
Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons? Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de rester enfermés à lire...
Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul instant.