En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation. Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui se déplacent avec une rapidité vertigineuse.

Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace, ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et insouciant des autres enfants.

Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu des couleurs s'aperçoit fort bien.

En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le bord de la nacelle.

Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement s'envolent par l'atmosphère bleue.

Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon. Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre le ballon aussi longtemps que possible.

Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit, mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils regardaient une apparition.

Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour réaliser la grande invention.

De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger, virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.

—C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce sera chic quand nous serons prêts!