Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser arrêter par des considérations si mesquines.
Le ballon augmente sa vitesse au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la terre. Les patineurs ont cessé de le poursuivre. Seuls, les deux petits continuent la poursuite. Ils avancent rapides, aussi légers que s'ils avaient des ailes aux pieds.
Soudain, les gens qui se trouvent sur le bord et dont par conséquent les regards dominent le golfe, jettent un cri d'effroi et d'angoisse. On s'est aperçu que le ballon, toujours suivi de près par les deux enfants, est poussé vers le chenal ouvert dans la glace en vue de la navigation et où l'eau est libre...
—L'eau est libre là-bas! crient les gens. L'eau est libre! Les patineurs disséminés sur la glace, en entendant ces cris, tournent leurs regards vers l'embouchure du golfe. En effet, ils aperçoivent une bande d'eau libre qui brille au soleil, loin, très loin. Ils voient aussi deux petits garçons s'approcher de cette bande d'eau qu'ils ne voient pas, eux, parce qu'ils tiennent leurs yeux fixés sur le ballon, sans les en détourner un seul instant.
On crie à tous poumons, on frappe des coups désespérés dans la glace, les coureurs les plus rapides s'élancent pour les arrêter. Les petits ne s'aperçoivent de rien, dans leur poursuite acharnée. Ils ne savent pas qu'ils sont seuls à persister. Ils n'écoutent pas les cris derrière eux. Ils n'entendent pas le bruissement des vagues devant eux. Ils ne voient que le ballon qui pour ainsi dire les emporte avec lui. Léonard sent déjà son aéronef à lui le soulever, et Hugues plane au-dessus des lieux mystérieux du pôle Nord.
Les gens qui se trouvent sur la glace et sur la côte voient diminuer la distance qui les sépare de l'eau libre. Pendant quelques instants, ils sont saisis d'une telle angoisse qu'ils ne peuvent ni crier ni remuer. Il y a comme un charme sur les deux enfants qui ne se rendent compte de rien dans leur course effrénée, qui se ruent vers la mort, pourchassant la plus belle des apparitions célestes.
Les aéronautes aussi ont remarqué les deux petits. Ils se rendent compte du danger, ils leur crient en faisant des gestes désespérés, mais les petits ne comprennent pas. En voyant que les aéronautes leur font signe, ils croient que ceux-ci désirent les faire monter dans la nacelle. Ils lèvent leurs bras vers le ballon, ivres de joie à ridée d'être emmenés à travers l'espace limpide.
À ce moment, les petits ont atteint le chenal: les visages illuminés et les bras levés vers le ciel, ils glissent dans l'eau et disparaissent sans un cri. Des patineurs accourus au secours arrivent un instant après, mais le courant a déjà emporté les corps sous la glace où nul secours humain ne peut les atteindre.