—C'était peut-être—commença Gudmund; mais il s'arrêta au milieu de la phrase.
—Non, ce n'était pas le petit que je regrettais. Je savais qu'il était bien soigné et que ma mère était bonne pour lui. Ce n'était rien de bien précis. J'avais la sensation d'être un oiseau sauvage qu'on avait mis en cage, et je croyais que je mourrais si l'on ne me relâchait pas.
—Tu étais donc si malheureuse que ça! s'exclamait Gudmund en souriant, car tout d'un coup il crut la reconnaître.
Tout d'un coup ce fut comme s'il n'y eût eu aucun intervalle, mais qu'ils se fussent séparés seulement la veille, là-haut devant le Grand-Marais. Helga souriait de nouveau tout en continuant à raconter ses peines.
—La nuit je ne dormais pas, dit-elle, car aussitôt que j'étais au lit, les larmes se mettaient à couler, et quand je me levais le matin, l'oreiller était tout mouillé. Le jour, en travaillant parmi vous autres, je pouvais retenir mes larmes, mais aussitôt redevenue seule, les larmes me montaient aux yeux.
—Tu as versé bien des larmes, toi, dans ta vie, fit Gudmund.
Mais il n'avait pas l'air compatissant en prononçant ces paroles. Il donnait plutôt l'impression d'être travaillé tout le temps par un rire silencieux qu'il retenait difficilement.
—Toi, tu ne comprendras sans doute jamais combien grande a été ma peine, dit-elle avec une ardeur avivée par le désir de se faire comprendre par lui.
—Il y avait sur moi une langueur qui me ravissait à moi-même. Pas un instant je ne pouvais me sentir heureuse. Rien n'était beau, rien ne me faisait plaisir, personne à qui je pusse m'attacher. Vous étiez tous aussi étrangers qu'au jour même où pour la première fois j'ai franchi le seuil de votre maison.
—Mais, demanda Gudmund, ne disais-tu pas tout à l'heure que tu désirais rester chez nous?