L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens, c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à ce grand événement.
Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de poésie!—C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!
Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien, au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père, il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer: «Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!
Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les dépassaient en route.
—Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un fauteuil, sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie de fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait selon sa vieille manière.
Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence à se demander pourquoi je suis venue le voir.
—J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à coup.
—Oh! non, père, tout va bien.
Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit détour.
—Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je en affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de dettes.