—J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut dire du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de tout, sauf de l'argent!»
—Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.
—Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le commencement, ma fille.
—C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen? C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père, comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa grandeur, dans toutes ses faiblesses?
À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une si jolie expression:
—Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter ainsi.
—Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, il faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.—Et puis, père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel, les fleurs et les arbres;—tous ils ont eu leurs secrets à me confier.
Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.
—Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.—Sur la terre personne ne sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.
—Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît prendre la chose légèrement, selon son habitude.—Nous saurons bien remédier à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.