—Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée envers ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon outil et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves, incitant à l'émulation et fécondant le rêve?
—Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais nous saurons bien tout arranger.
—Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est difficile pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je suis aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je devenue si l'on n'avait pas voulu de mes livres?—Il ne faut pas oublier non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.
—Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il commence enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner un conseil; et je poursuis:
—Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour apprendre comment faire pour payer de telles dettes.
Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au commencement.
—Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma fille, dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?
—Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et c'est là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.
—Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit père.
—Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.