—Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai, et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes lui montent aux yeux.
—Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers. Comment pourrai-je jamais payer cette dette?
Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:
—Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour des choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux penser à rien, sauf à m'en réjouir!
LE LIVRE DES LÉGENDES
[LA FILLE DU GRAND-MARAIS]
I
Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant, sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain des hommes.
Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.
Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre journalier et que le défendeur est un homme marié.