Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et, après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.

Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.

Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins du monde.

Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est disposé à prêter serment.

En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur, connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à ce qu'il le prête.

Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez pour rencontrer ceux du défendeur.

En l'entendant prononcer ce oui, elle a un sursaut. Elle fait quelques pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, mais elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit oui. J'ai dû me tromper.»

Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.

La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier déplacer la Bible.

De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter serment. Le juge doit l'empêcher.