Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis. Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu droit.
Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même, alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié. Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du serment.
Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur. C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.
Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra pas s'intéresser.
Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.
Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur, exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.
La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement; maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot perceptible.
Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter! Personne ne l'empêchera de devenir parjure!
Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.
Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.