Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant à caser ses effets dans un grand coffre.

—Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu n'auras pas à craindre la misère.

Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de l'ouvrage pour six mois au moins.

Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre congé.

Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans précipitation:

—Merci du temps que tu as passé chez nous!

Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.

Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga au Grand-Marais.

Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée. Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes considérables.

Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques qui étaient chez eux depuis de longues années.